OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 L’Islande: pays idéal pour le journalisme? http://owni.fr/2011/04/20/lislande-pays-ideal-pour-le-journalisme/ http://owni.fr/2011/04/20/lislande-pays-ideal-pour-le-journalisme/#comments Wed, 20 Apr 2011 17:00:45 +0000 Loic H. Rechi http://owni.fr/?p=58012 Le 16 juin 2010, le Parlement islandais (l’althing) adoptait une loi visant à créer un cadre législatif ultra-favorable à la publication de journalisme d’investigation. Baptisée Initiative Islandaise pour la Modernisation des Médias (IMMI), Birgitta Jónsdóttir – la député à l’origine du projet – résumait cette loi ambitieuse de la sorte :

L’Islande va devenir l’inverse d’un paradis fiscal, en offrant aux journalistes et aux éditeurs une des protections les plus importantes au monde en faveur de la liberté d’expression et du journalisme d’investigation. L’objectif du paradis fiscal est de rendre tout opaque. Notre objectif consiste à tout rendre transparent.

Pour comprendre la motivation des Islandais à se munir d’une telle loi, il faut revenir en juillet 2009, quelques mois après la terrible crise économique qui terrassait l’économie du pays le plus prospère d’Europe. À l’époque, WikiLeaks – une organisation encore inconnue du grand public – signe son premier grand coup. Le site révèle des documents bancaires qui prouvent ce que tout le monde soupçonnait : juste avant que Landsbanki – l’une des trois banques du pays – ne s’écroule, certains de ses dirigeants ont effacé des lignes de prêts et de dettes à leur profit.

Déjà parfaitement dans son rôle de poil à gratter, Wikileaks dévoile également la teneur des négociations entre les gouvernements islandais, britannique et néerlandais à propos des remboursements consécutifs à la faillite d’Icesave, la filiale de Landsbanki. Assange et sa clique signent l’exploit de mettre en ligne, à la disposition du plus grand nombre, des documents qui n’avaient jamais filtré dans les médias, alors même que la crise a éclaté huit mois plus tôt.

La machine médiatique s’emballe et RUV – la principale chaîne de télévision publique – décide dans la foulée de consacrer une grande émission spéciale aux révélations de Wikileaks. Mais le 2 août 2009, quelques minutes avant la diffusion, la chaîne reçoit une injonction du tribunal de Reykjavik l’interdisant au motif d’une violation du secret bancaire. Sans montrer le sujet, les journalistes racontent tout de même à l’antenne ce qui vient de se tramer en privé et diffusent en retour l’adresse du site Internet de Wikileaks. Le site est pris instantanément d’assaut et l’Islande découvre les dessous d’une crise qui touche chaque foyer de près ou de loin.

Un an plus tard, c’est donc dans ce contexte trouble qu’émerge une loi visant à transformer ce petit pays de 320 000 habitants en un paradis journalistique. Si l’Initiative Islandaise pour la Modernisation des Médias a été décrite comme fantastique dans tous les médias de France et de Navarre, il faut pourtant savoir que l’Islande n’est pas forcément le pays le plus exempt de tout reproche en matière de traitement journalistique. Comme je l’écrivais dans un article consacré au journalisme islandais sur Slate.fr à mon retour en août 2010, “le grand problème du journalisme islandais tient probablement à la constitution socio-démo-géographique du pays elle-même. Sur les 320.000 habitants que compte le pays, Reykjvik et sa banlieue en totalisent 200.000, soit l’équivalent d’une ville moyenne française. [...] On est dès lors, à l’échelle d’un pays, dans une logique de journalisme localier.”

Cette réalité explique sans doute en partie pourquoi il a fallu que Wikileaks foute les pieds dans le plat pour des documents d’importance puissent enfin sortir. Au cours de mon voyage en terre de glace, j’ai eu l’occasion de rencontrer Karl Blondal, numéro 2 de Morgunbladid, le quotidien de référence du pays.

Par le passé, même si Morgunbladid a souvent été considéré comme un journal proche du Parti indépendant, la droite du pays, il a toujours bénéficié d’une aura certaine dans tous les compartiments de la société islandaise. Mais depuis l’année dernière, le journal est sous le feu des critiques. La raison ? David Oddson – Premier ministre conservateur de 1991 à 2004, puis directeur de la banque centrale islandaise de 2005 à 2009 – en est aujourd’hui le rédacteur en chef. Quand on connait le rôle éminent de ce dernier dans les fondements de cette crise dont l’Islande peine à se relever, il y a quoi halluciner. L’occasion de discuter et de confronter Karl Blondal aux contradictions du journalisme islandais était trop belle.

Croyez-vous que c’est plus dur d’être journaliste en Islande qu’ailleurs ?

Ça dépend ce que vous entendez par difficile. C’est évidemment un temps difficile pour les médias. Après le krach, les recettes publicitaires se sont écroulées et il y a des coupes dans tous les journaux ce qui a entrainé beaucoup de licenciements. Bien entendu, ça fait mal. Mais si vous me parlez des conditions de travail en tant que journaliste, je dirais que ce n’est pas si difficile. Cela peut être difficile d’avoir accès à l’information. Mais si on compare avec la condition des journalistes dans des pays comme la Russie ou l’Ukraine alors on peut dire que les conditions ici sont parfaites.

La crise a t-elle modifié durablement votre travail ?

Quand vous n’avez pas autant d’argent qu’auparavant, cela fragilise une rédaction. Dans ce sens, la crise a affecté notre travail. Mais dans le même temps, je crois qu’on est arrivé à maintenir un journalisme de qualité. Les lecteurs continuent à lire de bonnes histoires. On essaie de maintenir notre rôle de tour de contrôle de la société en produisant un journalisme de qualité.

Et aujourd’hui, ça vous parait impossible de voir un nouveau journal payant apparaitre dans les kiosques islandais ? On sait que votre journal est très lié au Parti indépendant, plus que jamais sans doute. Du coup, ne serait-il pas nécessaire d’équilibrer avec un journal qui soit plutôt à gauche ?

Je crois que ce serait vraiment difficile, notamment en raison de l’impossibilité de trouver la manne publicitaire dont chaque journal a besoin. Les finances de Morgunbladid ne sont pas vraiment ma tasse de thé, mais approximativement un tiers des revenus provient des abonnements et deux tiers de la publicité. C’est cette formule financière qui a rendu ce journal viable économiquement. Aujourd’hui la publicité est en baisse, et c’est là que ce serait très dur pour un nouveau journal. Les coûts d’impression et de distribution sont très élevés et il faudrait avoir les poches vraiment profondes pour lancer un nouveau journal. Établir un journal demande du temps, beaucoup de temps. Mais d’un autre côté, si on regarde le besoin de débattre de la société islandaise, un tel journal serait évidemment très bénéfique.

Le web peut-il jouer ce rôle ?

Il y a beaucoup de choses sur le web. La gauche est évidemment très présente en ligne.

Venons-en au cas David Oddson. Comment un homme qui a été Premier ministre, puis directeur de la banque centrale – avec le rôle que l’on sait dans la crise – peut devenir rédacteur en chef du principal journal du pays ? Difficile de devenir un journaliste objectif avec un tel parcours, non ?

C’était évidemment une décision bouillante de lui donner le poste de rédacteur en chef du journal. Comme vous le dites, c’est probablement l’homme le plus controversé d’Islande. Il est comme une boule de feu et peut vraiment polariser le débat. Mais il a beaucoup d’expérience, il connait bien la société. À l’instar de ce rapport du Parlement analysant les raisons et responsables du crash. En tant que directeur de la banque centrale, il a joué un rôle majeur dans ce rapport. Quand on a couvert le rapport, il a pris une semaine de vacances pour ne pas être là à respirer dans le cou de tout le monde. Quand il est devenu rédacteur en chef, il a expliqué qu’il avait étudié le droit et qu’il se souvenait qu’on lui avait dit qu’on ne pouvait être un juge dans sa propre affaire. Donc quand le rapport est sorti, il a décidé de ne pas s’en occuper… Il a réalisé le problème. Mais au final, c’est le propriétaire du journal qui a pris cette décision. C’est peut-être une décision controversée mais c’est son problème.

Mais comment ont réagi les journalistes qui travaillaient au journal ?

Beaucoup de journalistes ont été surpris, d’autres ont été très sceptiques.

Effectivement, certains ont cru que c’était une blague en fait, parce que la possibilité avait fuité quelques mois avant…

Oui il y a eu une rumeur…

Oui et les gens n’y croyaient pas, non ? Puis c’est arrivé.

Puis c’est arrivé… Comme vous l’avez mentionné avant, Morgunbladid est lié au Parti indépendant. Au début des années 70, les rédacteurs en chef du journal ont considéré que ce lien avec le Parti indépendant n’était pas bon. Ils ont décidé de couper le lien. Le journal est resté un journal de centre droite dans sa ligne éditoriale mais il ne suivait pas forcément la ligne du parti, soulignait les problèmes et les décisions avec lesquelles il n’était pas d’accord.

Quand le système des quotas de pêche ont été mis en place, au début des années 80, Morgunbladid a suivi une ligne forte dénonçant cette mesure car elle prenait une ressource nationale pour la placer dans les mains de très peu de personnes. Or les choses ne pouvaient pas être faites de la sorte. David Oddson était d’ailleurs Premier ministre pendant cette période et il y a même eu des moments où il refusait de parler à Morgunbladid. Ce fut une vraie bataille acharnée et le journal était beaucoup plus radical dans ses vues que l’opposition politique. Beaucoup de gens se disent que c’est probablement un pas en arrière d’avoir quelqu’un qui a été à la tête du pouvoir et du parti mais c’est quelque chose avec laquelle nous devons faire. Pour ma part, mon problème est de me concentrer sur l’intégrité des informations que nous publions.

J’ai interviewé de nombreux jeunes Islandais ces derniers jours et chacun d’entre eux, sans exception, m’ont dit qu’ils avaient arrêté de lire le journal depuis que David Oddson est devenu rédacteur en chef. C’est un véritable acte politique de leur part.

Mais on n’a rien changé. Nous avons les mêmes reporters, les mêmes journalistes, nous écrivons les histoires de la même façon et utilisons les mêmes méthodes.

Mais des journalistes ont été virés à son arrivée…

Non, ils ont été virés avant son arrivée. Nous devions faire des coupes budgétaires, renvoyer des gens à cause de la crise.

Et est-ce difficile d’enquêter en Islande ? Sur les banques ou les affaires politiques par exemple ?

C’est dur dans la mesure où les choses ne sont pas encore transparentes. C’est dur d’avoir de l’information. Cela prend du temps. Les gens dans les banques, les gens du gouvernement ne sont pas aussi ouverts qu’ils avaient promis de l’être. Quand le gouvernement a été démis, les demandes étaient “plus de démocratie, plus de transparence”.
Il y avait en fait deux demandes. Ce n’était pas un mouvement unifié qui a fait un coup, c’était des gens de tous horizons. Devant le gouvernement, vous aviez des vieilles femmes avec des manucures parfaites, des jeunes filles, des gens affluant des banlieues de Reykjavik autant que des jardiniers, des infirmières ou des ouvriers des usines de poisson. C’était un vrai échantillon représentatif de la société, pas des membres d’une plateforme démocratique. Et les gens voulaient plus de démocratie et plus de transparence. Et tout le monde a promis de la transparence et ce n’est toujours pas arrivé…

Et pour en venir à l’Initiative Islandaise pour la Modernisation des Médias, en connaissant le contexte journalistique trouble qui a découlé de la crise, est-ce que vous envisagez que ce soit un moyen pour les gens, et les journalistes en particulier, de parler sans peur ?

Je ne suis pas sûr qu’il y existe une peur de parler en Islande en ce moment. Mais vous aurez évidemment des avis contraires selon le milieu dans lequel travaillent les gens. Il y a un besoin de lois fortes pour protéger les lanceurs d’alerte (whistle blowers).

Cela dit, je ne crois pas que cette loi change beaucoup la situation pour les journalistes islandais. Aura t-il un intérêt pour les journalistes étrangers qui désireront imprimer et publier ici, et devenir un havre pour le journalisme ? Je crois que c’est une idée louable mais il reste encore à voir comment c’est supposé marcher. Est-ce que Anna Politkovskaïa se serait portée mieux si son travail avait été publié ici ? Pour prendre un exemple concret… Je ne suis pas sûr que publier ici ou ailleurs protège le journalisme dans un pays où les droits sont bafoués.

Vous n’êtes pas très convaincu…

Bien entendu, j’espère qu’une telle initiative puisse apporter sa pierre à l’édifice mais je n’arrive pas vraiment à voir comment cela va fonctionner…

Le vote de cette loi était aussi directement motivée par le rôle joué par WikiLeaks. Cette organisation a été la première à révéler des informations, documents à l’appui, vraiment pertinentes sur la crise. Comment vous, en tant que journaliste islandais, avez vécu le fait que ce ne soit précisément pas des journalistes islandais qui fassent ce boulot ?

Certaines informations ont été d’abord révélées ici, d’autres informations ont été révélées là… Tout dépend de comment on accède aux documents. Nous avons eu accès à des documents similaires [à ceux de WikiLeaks] provenant d’autres banques, nous en avons utilisé certains mais avons considéré qu’il n’était pas correct de publier l’ensemble. Nous avions accès à toutes les informations relatives à des prêts concédés par les banques. Cela ne veut pas dire qu’il fallait tout publier. Les accords financiers entre individus sont supposés être privés. Ils tombent sous le coup de la loi. Il y avait aussi la question de savoir comment les gens ont eu accès à ces documents.

C’est le genre d’informations à propos desquelles on peut être assigné auprès d’un tribunal parce qu’elles ont été volées. Cela peut avoir de sévères répercussions légales pour un journal de les publier, spécialement si la banque clame que cela a porté préjudice et lui coûte beaucoup d’argent à cause des poursuites. En même temps, quand nous avons accès à une information et que nous considérons qu’elle est bénéfique pour le public, nous la publions. Et il y a d’autres choses, et je ne parle pas de ce qu’avait WikiLeaks, mais on nous a aussi offert des informations qu’il a été problématique de vérifier.

Mais est-ce qu’à un moment donné, WikiLeaks n’a pas pris le parti de les publier précisément parce qu’il n’avait pas de liens directs avec la population du pays. Dans un journal comme le vôtre, dans un pays de cette échelle, le journaliste sait qu’en les révélant, il prend potentiellement le risque de mettre en situation difficile certains de ses proches. Je n’accuse personne, je pose la question.

Je n’espère pas. Je n’espère pas.

Au final, peut-être que la position de WikiLeaks a arrangé tout le monde. Une fois que c’était sorti, les gens pouvaient le reprendre tout en se défaussant d’avoir sorti l’information ?

Aussi loin que j’ai été impliqué, nous n’avons jamais pris le parti de ne pas publier quelque chose parce que cela aurait pu affecter quelqu’un. Mais on a beaucoup d’exemples où nous avons reçu des informations impossibles à vérifier. Ces informations n’avaient pas la crédibilité pour être publiées. C’était anonyme et la documentation était insuffisante. Ce sont deux choses différentes.

Finalement, au regard de ce constat assez mitigé, avez-vous de l’espoir quant au futur du journalisme ici en Islande ?

Je pense que le journalisme en Islande survivra, et que cette société rebondira après ce qu’il s’est passé, et que les choses rentreront dans l’ordre. Évidemment, je ne sais pas encore combien de temps nous imprimerons du papier mais le défi principal est de gérer la transition. Il n’est pas gravé dans le bronze que le journalisme doit être sur du papier. La forme n’est pas un vrai problème ici. La question tient surtout à trouver la solution qui permettra de rendre viable notre travail tout en maintenant un journalisme de qualité.

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Argos 10 ans au long cours http://owni.fr/2011/03/22/argos-fete-ses-10-ans/ http://owni.fr/2011/03/22/argos-fete-ses-10-ans/#comments Tue, 22 Mar 2011 11:30:32 +0000 Ophelia Noor et Pierre Alonso http://owni.fr/?p=52567 Comment est né le collectif Argos ?

Cédric Faimali : J’avais en tête l’idée d’un collectif depuis 1993. À l’époque, j’ignorais que le Bar Floréal et Tendance Floue existaient. J’étais étudiant. Parfois je suivais les manifestations et j’essayais de vendre mes photos. 200 frs, c’était pas grand chose. Un ami faisait une école de photo et l’établissement leur avait prêté un local. J’avais adoré cette idée d’avoir un bureau, de pouvoir échanger et collaborer avec d’autres photographes plutôt que d’être seul dans mon coin, d’appeler les rédactions, d’avoir un numéro de contact…

Dans les années qui ont suivi, le nombre de collectifs a augmenté. En 1999, j’ai monté mon propre collectif avec deux autres photographes, Côté Cour. Il n’a duré que quelques semaines, mais je voulais poursuivre sur cette voie. J’ai contacté Guillaume Collanges qui était déjà une connaissance. Il était d’accord et en a parlé autour de lui. Hélène était intéressée mais elle voulait travailler avec des rédacteurs. Tous les deux ont été intégrés dès le début. Nous étions cinq assez rapidement.

Hélène David : On avait envie de faire un travail documentaire sur des problématiques sociales et environnementales. Parfois, les photographies ne suffisent pas. Pour les réfugiés climatiques par exemple, le texte apportait des informations utiles à la compréhension.

Aude Raux : Au niveau du fonctionnement du collectif, chaque mardi matin nous nous réunissons pour régler les affaires courantes. Et tous les ans, nous faisons une colo qui nous permet d’être ensemble pendant trois jours. C’est l’occasion de faire le point, de prendre le temps de scruter l’horizon et de développer des projets sur les années à venir. On compare aussi comment on arrive à vivre de la presse et globalement nous remarquons que nos carrières évoluent mais que nos salaires baissent.

Le prix de la liberté est cher payé par rapport à la sécurité financière.

Comment définiriez-vous le collectif Argos ? Quelles sont ses valeurs ?

Cédric Faimali : En quelques mots : l’humain avant tout, l’homme dans son environnement naturel et social. Les réfugiés climatiques ne parlent pas de l’environnement, mais des hommes qui souffrent à cause du changement climatique. Ce sujet a nécessité quatre ans de réalisation. Il n’est entré dans l’actualité qu’avec la campagne électorale de 2007. Tout le monde a commencé à parler du changement climatique. Notre reportage était prêt. On était dans le timing médiatique, personne n’y avait pensé avant.

Sébastien Daycard-Heid : Les sujets au long cours font partie de l’identité d’Argos. On a une approche documentaire éloignée de l’actualité. Nos sujets auront peut-être une actualité après. Nous les traitons avant, en amont. Notre but est de donner à comprendre. L’approche documentaire redonne du sens et du contexte. Mais c’est un travail de longue haleine. Ce travail n’est pas valorisé dans les journaux qui traitent l’actualité mais c’est le cœur de notre activité.

Quels sont les avantages d’un collectif ?

Cédric Faimali : Au début, les rédactions ne se souvenaient pas toujours de nous individuellement. Comme on travaille sur des sujets longs, on ne voyait pas les rédactions très régulièrement. On les rappelait après plusieurs mois. Mais, petit à petit le nom du collectif s’est imposé. Même sans nous connaître en personne, ils avaient entendu parler du collectif Argos.

Sébastien Daycard-Heid : L’intérêt du collectif est là : on a un espace de travail en commun, on peut échanger. Un collectif, c’est aussi un bel outil pour monter des projets. Argos est une association loi 1901 et peut donc recevoir des subventions publiques. Le collectif n’a pas été pensé dans une logique carriériste. Vu la précarité des métiers de journaliste et de rédacteur en ce moment, on a tout intérêt à se regrouper et à travailler ensemble pour avoir une visibilité plus forte.

Cédric Faimali : Dès le début, on a eu envie de faire des sujets tous ensemble. On ne faisait pas que partager des bureaux. Cela nous donne aussi une force de frappe plus importante. Quand je rentre de reportage et que je le présente à une rédaction, j’évoque aussi le travail des autres membres d’Argos.

Chacun devient le commercial de l’autre. On gagne tous en visibilité. Ce qui profite au collectif profite à chacun individuellement.

Est-ce que les propositions viennent plus des rédacteurs ou des photographes ? Comment naissent les sujets en général ?

Cédric Faimali : Le sujet sur les mines qu’on vient de réaliser, a été proposé par Sébastien. Au départ, il voulait travailler avec Guillaume qui connaît bien ces sujets. Après, il est aussi venu vers moi, j’avais déjà traité le monde du travail sous un angle différent de celui de Guillaume. Tous les sujets n’intéressent pas tout le monde. Nous faisons nos choix selon les sensibilités de chacun.

Sébastien Daycard-Heid : Sur un projet nous avons toujours une personne au centre du sujet qui le lance et en assure le suivi. Le rédacteur est souvent plus à même d’écrire la présentation. En travaillant à plusieurs, un photographe, un rédacteur, et parfois un graphiste, on a aussi accès à plus de supports. Un photographe peut travailler seul pour en sortir un portfolio. En tant que rédacteur, j’ai davantage besoin du photographe pour faire passer le message et diffuser mon travail. La photo passe sur le web, dans les magazines, les livres, dans le journal.

La photo, c’est l’image caméléon. À force de travailler avec les photographes, je suis devenu mordu. C’est une forme de réflexion supplémentaire dans notre métier. Il faut penser les sujets en terme de texte et d’image.

Le photographe développe-t-il sa propre narration ?

Cédric Faimali : Au début, on ne voulait pas s’associer avec des rédacteurs uniquement pour qu’ils écrivent les synopsis ou les légendes. Au contraire ! Chacun apporte une information. Le texte donne une information, la photo aussi. Une image, c’est une phrase. La photo ne colle donc pas forcément exactement au texte du rédacteur et vice-versa.

Sébastien Daycard-Heid : Chaque sujet a un rapport à l’autre et tous se complètent. À l’intérieur de chaque sujet, chacun est libre de le traiter différemment en fonction de sa sensibilité. La manière de construire un reportage écrit peut s’appliquer à n’importe quel autre support. Les ingrédients, la construction sont les mêmes.

Pendant le reportage, vous travaillez ensemble ?

Sébastien Daycard-Heid : Ça dépend du média. En presse écrite et en magazine, on nous demande de travailler séparément parce que chacun doit développer son regard. En web, il faut qu’on soit quasiment tout le temps ensemble : si une interview est très intéressante et qu’il y a un moment à saisir, il faut que le photographe soit là pour la filmer. Travailler main dans la main est indispensable pour le web.

Cédric Faimali : Au départ, on planifie la narration. On détermine ce qu’on veut en vidéo, ce qu’on veut en photo. On peut décliner des reportages presse sur le web comme ça. Je sais à l’avance comment je ferai mon montage une fois sur place. Maintenant que les appareils photo permettent de faire de la vidéo, on peut facilement passer d’un support à un autre.

Sébastien Daycard-Heid : Quand on fait de la vidéo, on est obligé d’être tout le temps ensemble. La prise de son sur notre caméra (Canon 5D II, un réflex numérique) est trop mauvaise pour être exploitée en l’état. Le rédacteur devient donc un preneur de son.

J’ai découvert ce métier et j’aime beaucoup. C’est comme chasser des papillons. À l’origine, j’utilisais un dictaphone pour m’aider à la prise de note, et c’est devenu un pan entier de mon activité. Je le fais maintenant systématiquement.

Qu’est-ce qui vous a marqué dans l’actualité depuis 10 ans ?

Hélène David : C’est difficile de parler au nom de tout le monde, c’est quelque chose de très personnel, mais collectivement je pense qu’on sera d’accord pour dire que c’est l’élection de Le Pen au 1er tour de la présidentielle en 2002. C’était d’ailleurs notre premier projet collectif. Nous avions commencé en amont à travailler sur la présidentielle.

Quel regard portez-vous sur l’évolution de vos métiers ces dernières années, et quelles sont les perspectives d’avenir ?

Aude Raux : Nos métiers se sont diversifiés. Il faut suivre un sujet très en amont et jusqu’au bout. Chercher des fonds et monter les dossiers de financement, faire la présentation du projet, s’occuper des expositions, de l’édition, etc. Au début, on se concentrait sur la presse. Mais on travaille maintenant sur des supports de plus en plus nombreux et différents.

Pour les réfugiés climatiques par exemple, nous avons pris en charge l’édition de grandes bâches pour des expositions.

Il est de plus en plus difficile de suivre un sujet dans la durée dans la tradition du journalisme documentaire. Nous n’avons plus les moyens de l’enquête. Or la notion de durée est importante. C’est elle qui fait la différence avec les personnes qui font l’objet du reportage.

Quand nous avons travaillé sur le projet Qui sème l’espoir en banlieue avec Jérômine [Derigny] nous nous sommes rendus compte que les journalistes avaient mauvaise réputation. Il faut du temps pour gagner la confiance des gens et le fait d’être présent pendant deux ans sur le terrain a été déterminant.

Guillaume Collanges : Le passage de l’argentique au numérique a tout changé. Il y a dix ans, peu d’entre nous avaient des appareils photos numériques, qui n’étaient d’ailleurs pas bons et très chers. Aujourd’hui, on bosse tous en numérique. De même, l’entrée de la vidéo chez les photographes est très importante et de plus en plus de sujets multimédias en contiennent.

Aude Raux : Au départ du collectif en 2001, nous étions juste rédacteurs ou juste photographes. La diversification est venue au milieu des années 2000 avec un nouveau schéma économique pour la presse.

Le journaliste est maintenant multi-casquette, à la fois chargé de projet et de diffusion. Il faut travailler en multi-support car la presse écrite seule ne suffit plus, elle ne diffuse plus de longues enquêtes.

Nous sommes dans un système économique dans lequel on s’essouffle à s’éparpiller autant. Je fais beaucoup de corporate pour payer les factures. Je dois aligner les feuillets pour vivre. Après 15 ans de boulot tu as envie de passer à autre chose. L’idéal serait de ne vivre que de la presse et ne pas être obligé de faire du corporate ou alors du “corporate intelligent” dans le sens où nous travaillerions avec des ONG qui ont les mêmes valeurs que nous.

Guillaume Collanges : Chez Argos nous sommes déjà trois photographes en formation vidéo. La mutation des boîtiers photographiques a ouvert une porte aux photographes. Nous aussi nous avons évolué. Le principal avantage de ces nouveaux outils c’est le rapport photographique à l’image : nous pouvons jouer sur la profondeur de champ comme dans une image-cinéma alors que l’image-vidéo de base ne le permet pas : tout est lisse et net.

Il faut continuer dans la lignée de ce qu’on fait depuis quelques années. Se diversifier et faire du multimédia, de la vidéo, nos appareils photos nous le permettent aujourd’hui. C’est aussi une réelle valeur ajoutée de pouvoir développer des projets sur plusieurs plateformes. Mais c’est bien également de travailler avec des preneurs de son, des webmasters, des réalisateurs. En tant que photographe, on ne peut pas tout faire tout seul et bien.

Quelle place occupe le multimédia dans votre production ?

Guillaume Collanges : Nous aimerions qu’il prenne une plus grande part à l’avenir. Dès 1999, nous avions fait un premier montage photos et son pour le reportage sur les Établissements Thibault : la fin d’une usine. J’avais travaillé à cette occasion avec un journaliste de Radio France, Sébastien Laugénie. Et dès le début des années 2000, nous avons travaillé avec des preneurs de son de l’association le Chant des grenouilles bleues, notamment sur les chaussures Germaine et la fermeture des mines de Lorraine.

A l’époque il existait peu d’espaces de diffusion pour ce genre d’objet hybride. Mais cela s’est accéléré avec le passage au numérique. Aujourd’hui j’aimerais bien remonter en multimédia mes reportages sur le charbon en Lorraine. J’ai le sentiment que la presse devient une vitrine : pour faire court, on monte un book presse qui nous rend crédibles auprès d’autres acteurs, ce qui nous permet de décrocher une mission “corporate” par exemple.

Les espaces reportages se réduisent considérablement dans les magazines. De plus en plus nous devons penser en terme de multimédia et de multiplateformes.

Et le web, vous pensez que ça peut-être une solution ?

Guillaume Collanges : De manière générale nous sommes assez dubitatifs sur l’économie du Net. Est-ce que c’est rentable? Il faut être concret : comment financer les enquêtes, les reportages, les documentaires. Ce n’est pas très poétique, mais la presse décline lentement et sûrement depuis longtemps.
Comment inverser cette tendance ? On nous dit que les webdocs font beaucoup d’audience, mais personne ne donne de chiffre précis. Alors qu’avec cette diffusion, on peut précisément savoir combien de personnes, combien de temps, quelle parcours dans la navigation on fait les internautes.

Ce qui est clair, c’est que nous ne pouvons plus, depuis un bon moment déjà, nous contenter de la presse et du documentaire pour vivre, même si c’est ce que nous souhaitons le plus, nous devons faire du “corporate”. Nous cherchons donc à développer ces différents modes de diffusion : multimédia, livre, expos… les piges de la presse papier ne cessent de baisser. Pour réaliser nos projet, nous avons déjà eu des subventions publiques, notament de l’ADEME pour les Réfugiés Climatiques” et il est vital de diversifier ses financements. La plupart des webdocs réalisés récemment l’ont été avec le soutient du CNC ou de la SCAM (Société civile des auteurs multimedia) voire de fondations privées.

Aude Raux : Nous avons très vite fait le choix d’avoir un site Internet et des blogs liés à des projets spécifiques comme pour les réfugiés climatiques, les mines (A life like mine) ou Gueule d’Hexagone. J’aime beaucoup écrire, et je suis peut-être une dinosaure mais le web-documentaire n’est pas une forme qui m’attire. J’ai surtout découvert l’interactivité extraordinaire d’Internet à l’occasion de notre projet Gueule d’Hexagone et du blog associé. Avec Jéromine, nous sommes restées plusieurs jours dans un village du Sud du Finistère où nous tenions le blog à jour pendant les reportages. Tous les jours, on allait petit-déjeuner au café des sports et au bout d’un moment, les autres clients nous reconnaissaient et nous interpelaient : “Ah aujourd’hui vous allez voir untel ou untel”.

Ils suivaient notre reportage sur notre blog. Ce n’était plus virtuel !

Sébastien Daycard-Heid : J’ai été obligé de m’y intéresser en travaillant sur les webdocs. Mais ils fonctionnent essentiellement sur des subventions. Le CNC qui dépend du Ministère de la Culture prend les risques financiers au début. Cette économie est entièrement artificielle. Le webdoc est passionnant sur le fond et la forme, mais le modèle économique n’existe pas encore. Les boites de production en webdoc sont financées par le ministère de la Culture. Il n’y a pas de financement privé de fondations comme aux États-Unis.

Les milliardaires philanthropes français investissent dans les médias, pas dans le contenu. Propublica, le site américain qui a gagné le prix Pulitzer l’année dernière, est financé par un couple de milliardaires philanthropes. Ils financent du contenu, des enquêtes. Cette logique me paraît particulièrement intéressante. Plus que le crowdfunding (production communautaire) auquel je ne crois pas du tout.

Il n’y a jamais eu autant de médias. Pour nous, producteurs de contenus, il n’y a jamais eu autant de possibilité de diffusion qu’aujourd’hui. Le financement de la prise de risque initiale reste le problème principal.

10 ans, 10 journalistes: Aude Raux et Sébastien Daycard-Heid sont rédacteurs. Héléne David, Cédric Faimali et Guillaume Collanges sont photographes. Les autres membres sont : Guy-Pierre Chomette (r), Donatien Garnier (r), Eléonore Henry de Frahan (ph), Jéromine Derigny (ph), Laurent Weyl (ph).

À l’occasion de ses 10 ans, OWNI suivra régulièrement le collectif Argos tout au long de l’année 2011. Stay tuned /-)

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Crédits photos: ©Collectif Argos/Picture Tank

Jéromine Derigny, Bensmim, vol à la source

Laurent Weyl, Eau : source de vie source de conflit. Le cas israélo-palestinien et La mer d’Aral

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Newsosaures, une espèce (presque) éteinte http://owni.fr/2011/02/16/newsosaures-une-espece-presque-eteinte/ http://owni.fr/2011/02/16/newsosaures-une-espece-presque-eteinte/#comments Wed, 16 Feb 2011 11:00:08 +0000 JCFeraud http://owni.fr/?p=46899 Ce n’est pas un scoop, les journalistes ont tendance à déprimer en ce moment devant le clavier gris sale et l’écran blafard de leur ordinateur. Adieu reportages et longs voyages, notes de frais somptuaires, déjeuners et bouclage bien arrosés… C’est la crise coco ! On compte les crayons, il faut produire de la news en série sur “tous les écrans de votre vie” comme disait le visionnaire Jean-Marie Messier. Sans oublier de sortir le journal papier. Car ces bonnes vieilles rotatives tournent encore pour des lecteurs qui se font rares.

Les rangs sont également de plus en plus clairsemés dans les open spaces des salles de rédaction. Et ces crève la faim de pigistes sont désormais persona non grata. Alors on s’organise de manière Tayloriste en attendant l’heure des robots-journalistes. C’est le printemps, il fait beau dehors ? Ah bon. Dans les quotidiens parisiens on bronze au néon… Pas moyen de prendre le soleil au prétexte de faire un micro-trottoir ou de couvrir une manif (sait-on jamais le joli mois de Mai approche). “On pisse de la copie comme des poulets en batterie”, me disait récemment un confrère entre deux cachetons de Guronsan et de Tranxène. Mauvaise mine le confrère. Pas comme les gars de la télé… Mais enlevez leur le maquillage aux hommes troncs et aux super bimbos des chaînes d’info. Et vous verrez : c’est l’Enfer des Zombies cathodiques, comme dans un film de Romero !

La faute à qui tout ça ? “A la crise de la presse et à la concurrence des nouveaux médias numériques”, ont répondu en substance 115 confrères exerçant dans 27 pays européens dans le cadre d’une enquête menée par Burson-Marsteller. Tu parles d’une nouvelle. Et d’un échantillon représentatif…Quant au fait que ce sondage soit mené par une agence de relations publiques et bien on dira que c’est assez symptomatique…C’est vrai, la profession n’a jamais été très douée pour l’introspection et l’auto-analyse objective. C’est bien connu : les cordonniers sont toujours les plus mal chaussés. Mais bon regardons quand même de plus près les résultats de ce nouveau sondage Mediapocalyptique.

Plume en plastique dans plaie en carton

Alors voilà : 81 % des journalistes interrogés confirment “subir des restrictions budgétaires”.

Ah okay okay c’est pour cela qu’il n’y a plus que des Bic orange, pas de stabilo, et plus du tout de carnet de notes aux fournitures… Si ça continue on va devoir piquer des ramettes de papier A4 à l’assistante de direction. C’est ça ou les cahiers de nos mômes… Et mes abonnements à “FHM”, aux “Inrocks” et à “Sport illustrated” ils sont passés où ? Finito, Niente, Kaputt… Maintenant il faut tout justifier : une note de frais ? Avec qui ? Pourquoi ? Où ? Le secret professionnel, la protection des sources… Il ne connaît pas le mec de la compta. Résultat on ne peut plus déjeuner tranquille avec ses potes ou sa copine aux frais du journal. Dur, dur la crise. Un reportage à Las Vegas ou Tokyo ? “Mmmm pourquoi pas…c’est qui la boite qui t’invite ?”, demande benoîtement le rédacteur en chef. Oui c’est sûr, pas évident dans ces conditions de “porter la plume dans la plaie”, d’aller voir “derrière le miroir” comme disait l’autre. Mais bon à la guerre comme à la guerre : dites madame l’entreprise, on sera en business class au moins ? Il est 4 étoiles l’hôtel j’espère ?

28% des journalistes s’attendent à des réductions d’effectifs.

C’est sûr il ne fait pas un temps à mettre un journaleux dehors. C’est pourtant très tendance en ce moment. Un plan social par là, une clause de cession par ici, ou à défaut un licenciement économique sur mesure… Si même les grands quotidiens du soir sont menacés de dépôt de bilan faute de trouver 50 millions d’euros sous le paillasson, plus personne n’est à l’abri. Prenez mon pote Pedro (appelons le Pedro, il cherche du boulot). Une vingtaine d’années de carte de presse, dix ans dans un grand journal de la presse parisienne, un poste de rédac chef adjoint en presse magazine, c’est lui qui fait tourner la boutique pendant que son boss se la coule douce. Et puis un beau jour :

Dis donc Pedro tu veux venir dans mon bureau ? T’as vraiment fais du super boulot… mais là je ne vois pas bien ta place dans le futur organigramme rapport à la réorganisation du travail qui se prépare.

Exit mon poteau, sur le marché aux esclaves à 45 ans passés. Trop vieux, trop cher, trop grande gueule… trop consciencieux aussi dans son travail (la vérification à plusieurs sources, la déontologie tout ça quoi…) quand il faut pisser à la seconde de la News numérisée sur tous les écrans fixe et mobile sans se poser trop de questions. Bref, pas le genre de profil qui se vend bien en ce moment chez les forçats de l’info.

C’est sûr confirme l’enquête Burson Marsteller, 47 % des journalistes estiment qu’ils “ne peuvent plus se contenter d’être simple rédacteur”.

Fini de se la couler douce à écrire un papier aux petits oignons : 41 % des sondés confirment “être devenus des multi-spécialistes et écrire plus d’un sujet par jour”, 20 % se plaignent d’avoir moins de temps pour rédiger un article, moins de temps aussi pour explorer de nouveaux angles… Et 20 % toujours, regrettent de “devoir espacer leurs rendez-vous avec leurs sources”. Au final, 27 % des sondés estiment que “le contexte actuel nuit à la qualité de leur travail”

Bande de feignasses va ! Ce que cherchent les entreprises à produire de l’information (appelons les comme cela, ce ne sont plus des journaux), ce sont des “journalistes Shiva” (comme la divinité avec plein de bras), des mutants capables de tweeter une info en direct live, puis d’envoyer un “Exclusif” pour le site web du journal, avant de faire un “trois questions vidéo”, puis de rentrer dare-dare à la rédaction pour faire un bon papier à valeur ajoutée, avec du recul et de l’analyse dedans. Tu as enfin fini ? C’est reparti pour un tour ! A ce rythme, si tu as plus de 50 ans et que tu clopes encore, tu es bon pour un aller direct chez le cardiologue avant de passer sur le billard comme mon copain Boris (appelons le Boris il cherche peut-être encore du travail le maso). Cela tombe bien : il faut faire de la place aux djeun’s qui n’en veulent !

Blogs : la menace fantôme

Il faut dire que certains plumitifs “old school” ne se sont pas franchement mis à l’heure du grand chambardement digital, confirme le sondage Burson-Marsteller. “Pour 17 % des journalistes, les médias digitaux sont la plus grande menace qui pèsent sur les médias traditionnels”.

La pire des menaces ? “Les blogs” pour 27 % des journalistes interrogés (les cons, ils n’ont rien compris), les nouvelles technologies de recherche de l’info (Google is Evil !) pour 14 % des sondés, Facebook et Twitter pour respectivement 13 % et 10 %. Hé oh les gars réveillez vous ! Gutenberg est mort il y a bientôt 600 ans et la Loi de Moore est passée par là. L’info se dématérialise et circule sur le réseau à la vitesse de la lumière pour atterrir sur des millions d’iPhone et bientôt d’iPad. Exit les rotatives, les bouclages à pas d’heure, l’encre qui tâche les doigts et le crissement du journal à l’heure du café… C’est comme ça. D’ailleurs ça ne fait ni chaud ni froid aux jeunes confrères qui produisent de la copie online comme à l’usine. Cela tombe bien, ce sont eux qui ont le profil pour la “newsroom” digitale de demain.

Vous avez plus de 40 ans ? Vous n’êtes pas “plug and play” avec le nouveau système éditorial qui permet de mettre en ligne vos papiers sur tous les supports ? L’info en temps réel sur Twitter vous fait flipper et vous n’avez pas de blog ? Mauvaise(s) réponse(s) cher confrère : vous êtes le maillon faible ! C’est Darwinien : soit vous évoluez et vous vous adaptez à la grande mutation numérique, soit vous disparaissez avec les autres “Newsosaures” de la vieille presse.

Heureusement qu’il y a Burson-Marsteller pour vous guider sur le chemin des nouvelles espèces ! Filiale du géant de la Pub WPP, notre agence de RP prend très au sérieux son rôle “d’accompagnement” des journalistes déboussolés par le grand chambardement digital :

Dans ce contexte, les agences doivent être encore plus vigilantes pour fournir aux journalistes des infos sur mesure, des angles originaux et pertinents, ainsi que toujours plus de contenus multimédias et digitaux (…) Chez Burson-Marsteller nous mettrons tout en œuvre pour développer plus intensément notre partenariat avec les journalistes et les aider à répondre au mieux à cette nouvelle donne

peut-on lire en conclusion logique de l’enquête maison.

Pas bégueules et toujours prêts à faire plaisir, 93 % des journalistes interrogés déclarent que “leur” agence de RP “joue un rôle clé dans leur quotidien”, 47 % indiquent même avoir “intensifié leurs contacts avec les professionnels de la communication” et 18 % leurs témoignent “une confiance accrue”

Bizarre moi quand j’étais petit, on m’a appris au contraire qu’il fallait rester polis avec les pro de la com mais toujours garder respectueusement ses distances… Rien de personnel mais on ne fait pas le même métier. C’est ainsi depuis la nuit des temps journalistiques.

Avènement de l’homo numericus

Que penseraient nos amis Albert Londres et Hunter S. Thompson (des habitués de ce blog) de la tournure des évènements numériques dans les rédactions ? Que du mal bien sûr. Mais il parait que ces vieux cons appartiennent à une branche quasi-éteinte, car non rentable, de l’espèce journalistique. D’ailleurs au train où vont les choses, les derniers représentants de ce Rat Pack qui portait haut et fort les couleurs du récit et de reportage ne devraient pas survivre à l’avènement de l’homo numericus. C’est Darwinien puisqu’on vous le dit. En forçant à peine le trait, voilà ce que je lis ici ou ces derniers temps chez mes jeunes confrères “digital native” qui ont tout compris au journalisme de demain et veulent du papier (passé) faire table rase :

Arrêtez de nous emmerder avec vos vieilles histoires, le lecteur veut de la “short news” et des “data” sur tous les écrans !…

Mais dites donc, le lecteur en question serait-il devenu totalement con, incapable de faire l’effort de lire plus de deux feuillets rapport à son “temps de cerveau disponible”?  Pour ma part, je pense au contraire que la presse est en train de mourir de son manque d’exigence, d’inventivité, de parti pris et de grain de folie journalistique ! Je l’ai déjà expliqué dans ce billet en forme de plaidoyer pour le journalisme de récit et dans cet hommage au gonzo-style de Doc Thompson. Bon il est vrai que j’agite un peu le chiffon rouge avec ce genre de pronunciamento nostalgico-réac non dépourvu de mauvaise foi ;-). Mais que voulez vous, j’ai horreur du conformisme ambiant et de l’eau tiède objectiviste dans lequel baigne aujourd’hui le business de l’info… le lecteur aussi je crois.

Une chose est sûre, avec mes quelques amis dinosaures rescapés de l’ère Gutenberg, nous n’avons pas encore démissionné du clavier et nous sommes loin, très loin, d’avoir signé notre dernier papier, notre dernier billet… Et vous voulez un vrai scoop ? Le numérique ne nous fait pas du tout peur, c’est au contraire une opportunité historique de réinventer le journalisme, plein cadre ou hors cadre, avec de belles histoires, de la chair et de l’humain dedans. Ici et ailleurs, ici et maintenant !

Article initialement publié sur le blog de JC Feraud, Sur Mon Ecran Radar

Crédits photo FlickR CC : inju / GiantsFanatic / goodwines

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Pub en « une » des journaux: la clause de trop d’un pacte faustien ? http://owni.fr/2010/10/22/pub-en-%c2%ab-une-%c2%bb-des-journaux-la-clause-de-trop-dun-pacte-faustien/ http://owni.fr/2010/10/22/pub-en-%c2%ab-une-%c2%bb-des-journaux-la-clause-de-trop-dun-pacte-faustien/#comments Fri, 22 Oct 2010 11:31:00 +0000 Marie-Claude Ducas http://owni.fr/?p=32681 Lors de l’émission C’est bien meilleur le matin, à Radio-Canada du 13 octobre, l’animateur René Homier-Roy a noté la « fausse une » de La Presse ce matin, occupée par une publicité pour Chevrolet, en s’en disant, dans l’ensemble, scandalisé, et en disant « Je ne comprends pas ». Ses collaborateurs présents ont, en ondes, abondé très majoritairement dans le même sens. Et ils ont soulevé des points très pertinents, auxquels je vais venir dans un instant.

La "une" de La Presse ... sans son emballage publicitaire.

Mais pour commencer, résumons de quoi il est question : c’est ce que que certains dans le métier appellent un « wrap-around », c’est-à-dire une section qui entoure entièrement le journal. Donc, pas seulement la « une », mais aussi la dernière page de la section ; et aussi les versos (c’est-à-dire les pages intérieures) de la une et du « back-cover » en question. Ceci dit, un tel « wrap-around » s’enlève complètement , et facilement. On peut donc le mettre de côté, pour ne conserver (et lire) que  le « vrai journal ». Pour continuer avec la mise en contexte : Homier-Roy souligne que, à sa connaissance, c’est la seconde fois que La Presse fait une opération semblable.

Un «wrap-around» de plus en plus enveloppant

Je n’ai évidemment pas tenu de registre de ce genre de chose mais voici, au mieux de ma mémoire, d’autres éléments sur la façon dont ce genre de concept a évolué au cours des dernières années (eh oui ! On parle déjà d’années…). Les premiers « excarts » du genre que l’on a vus étaient, justement, une sorte d’équivalent des « encarts » publicitaires, mais à l’extérieur : on enveloppait entièrement le journal, mais  entièrement identifiés à l’annonceur : on n’y voyait pas l’en-tête du journal, que ce soit Métro, La Presse ou le Globe and Mail… Et là, encore une fois, je n’ai pas tenu de registre, mais il me semble que ce sont les journaux gratuits comme Métro qui ont particulièrement popularisé ce genre d’opérations. Entre autres parce qu’on prenait pour acquis qu’elles risquaient de moins choquer la clientèle d’un journal gratuit. Je me dois d’ajouter que mon propre magazine (Infopresse) fait aussi cela à l’occasion, et que la chose est courante dans des publications spécialisées comparables, que ce soit Advertising Age aux États-Unis, Stratégies ou CB News en France.

Ce n’est que par la suite qu’on a franchi un nouveau pas, à savoir ce que l’on voit en une de La Presse d’aujourd’hui. Et, si je me souviens bien, la première fois que je l’ai vu, et que j’ai été frappée par la chose, c’est en une du Globe and Mail : à savoir, une pub qui, non seulement enveloppe le journal, mais où on a intégré l’en-tête (i.e. « le logo ») du journal, et aussi, en plus, des titres sur des nouvelles que l’on retrouve à l’intérieur. Il y a déjà plusieurs mois de cela, peut-être même un an.  Et je me rappelle avoir dit à l’époque à un collègue : « Il y a encore peu de temps, ils n’auraient jamais accepté ça… »

À l’émission de Homier-Roy ce matin,  j’ai aussi appris que, récemment, leLos Angeles Times est allé beaucoup plus loin : son « wrap-around » était carrément présenté comme une nouvelle, concernant une nouvelle série télé. Ce qui a, évidemment, soulevé toute  une controverse, et avec raison…

Froisser le lecteur

Et donc, revenons-en à ce dont il était question ce matin. « On le sait que les journaux ont des problèmes, qu’ils ont besoin d’argent. (… ) Mais, en faisant des fausses première comme ça, ils froissent les lecteurs qui leur restent, qui sont intéressés par les journaux », a souligné Homier-Roy. « La une, traditionnellement pour un journal, c’est la fenêtre, c’est une façon de vendre son produit ; pas forcément celui des autres », a renchéri avec à-propos Philippe Marcoux, alors que, aux yeux de Jean-François Poirier, le responsable des sports, c’était « vendre son âme au diable… », et que Véronique Mayrand, la chroniqueuse météo, a souligné que, en kiosque, souvent, on risque de ne pas reconnaître son journal et de passer à côté lorsqu’il est ainsi « enveloppé ».

Illustration CC FlickR Digital Sextant

Et, pour finir, Philippe Marcoux a soulevé à ce sujet une question importante que,  j’avoue,  je n’avais jamais envisagée  sous cette angle, même si cela recoupe un aspect que j’ai déjà abordé au sujet des journaux papier, et du rôle de la « une ». « La chose que l’on perd avec le web, et qui à mon avis va disparaître si jamais on cesse de publier des journaux papier, c’est la «  une », l’histoire, de quoi on va parler, collectivement aujourd’hui, souligne-t-il lui aussi. Alors que cette « une », on la retrouve encore sur papier. » Et donc, est-il vraiment avisé de remplacer cette « une » par une publicité ?

Conséquences sur la crédibilité

On peut en effet se demander dans quel pacte faustien se sont engagés nos journaux, et quelle seront les conséquences, à plus long terme, sur leur crédibilité et par le fait même, ironiquement, sur leur valeur en tant que support publicitaire. J’irais même jusqu’à ajouter que, à terme, certains annonceurs se questionneront peut-être sur le fait de vouloir être associés à ce genre d’opérations. D’autant plus que, comme pour tout ce qui relève du coup d’éclat,  la pub demeure assujettie à la cruelle loi de l’escalade et de l’encombrement (c’est la même chose pour des trucs comme des flashmobs, pour le guérilla marketing et pour les divers « stunts » mis sur pied en publicité : les premiers se font remarquer; pour les autres, c’est plus difficile…  Et, donc, encore une fois, cela vaut-il la peine de risquer de compromettre  ce qui, au départ, fait l’intérêt et la valeur d’un média, avec des opérations qui, au bout d’une ou deux fois, risquent de perdre leur impact commercial ?

Post-scriptum : On ne peut pas passer sous silence le fait que ce débat arrive au lendemain du rejet, par le syndiqués du Journal de Montréal, en lock-out depuis bientôt vingt mois, des offres faites par la direction de Quebecor. Ce qui signifie la poursuite de ce conflit qui a déjà établi un record dans son secteur, en Amérique du Nord. Un conflit, dont, d’ailleurs, étant donné le enjeux en cause pour l’avenir des médias,  il a somme toute été peu question dans l’univers de médias ici… Ce qui englobe, soulignons-le, les agences, les agences médias, et les annonceurs.

Billet initialement publié sur le blog de Marie-Claude Ducas sous le titre “Pub en « une » des journaux : est-ce trop ?”

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Google prétend (toujours) vouloir sauver le journalisme http://owni.fr/2010/05/19/google-peut-il-sauver-le-journalisme/ http://owni.fr/2010/05/19/google-peut-il-sauver-le-journalisme/#comments Wed, 19 May 2010 07:39:47 +0000 Isabelle Otto http://owni.fr/?p=16000 Allez, avouez que le titre de ce billet vous fait frémir. Non mais quoi, Google nous rentre déjà par tous les pores de la peau, et en plus – quel culot - le moteur de recherche tout-puissant serait le messie rédempteur de la presse ? C’est vrai que j’ai moi-même ressenti un brin d’irritation en lisant le titre de l’article très fouillé “How to save the press“ (James Fallows, The Atlantic, juin 2010) qui, de manière d’ailleurs énervante, ne mentionne même pas Google dans son titre .

Nous sommes, après tout, habitués à lire le contraire : Google est en train d’étouffer la presse et en tirera jusqu’au dernier souffle de vie. Une fois cette opération réussie, je schématise, l’info serait une purée uniforme régurgitée par autant de clones photoshopés sans conscience, des espèces d’anti-Hunter S. Thompson terrifiants de naïveté et d’égoïsme, manquant d’imagination au point de se laisser avaler totalement par la machine à fric esclavagiste. Brrr, cela fait peur, non ?

Malgré mon dégoût initial, j’ai décidé de lire attentivement l’article de Fallows. Une fois correctement saucissonné, il se divise facilement en deux parties : d’une part le constat de Google sur l’état de la presse, et de l’autre, les solutions proposées .

Le constat de Google sur l’état de la presse

Pas d’avenir économique pour la presse écrite. Hal Varian, le “Chief Economist” de Google, dit ceci du modèle économique sur lequel fonctionne la presse écrite : “Si on faisait table rase et qu’on recommençait, on ne choisirait jamais le modèle actuel. Faire pousser des arbres, en faire de la pâte à papier, puis expédier les rouleaux du Canada ? Faire passer les rouleaux dans des rotatives qui coûtent les yeux de la tête, les couper en tranches qui doivent être distribuées illico à des milliers de gens, kiosques, boutiques, ou les surplus du jour précédent deviennent immédiatement obsolètes et doivent être jetés ? Qui dirait que ça a le moindre sens ?” J’ajouterais, à titre personnel : faire travailler des enfants très tôt le matin, avant l’école, pour assurer cette distribution ? Les Français qui se plaignent de ne pouvoir avoir leur journal dans leur boite aux lettres avant sept heures du matin n’ont jamais vu ces enfants, le plus souvent élèves à l’école primaire, distribuer porte-à-porte parfois à partir de cinq heures du matin. Moi, oui, et je trouve ça dégueu : d’ailleurs, j’achète plein de journaux mais je n’ai pas d’abonnement.

Val Harian ajoute un élément dont je ne me rendais pas complètement compte : à cause, notamment, de ces coûts énormes d’imprimerie, la plupart des journaux dépensent seulement 15% de leur revenu sur ce qui est leur seul véritable actif de valeur : les journalistes. Comme contre-exemple, il cite le Wall Street Journal et le New York Times, qui dépensent plus pour leurs journalistes que pour les frais d’imprimerie et de distribution. Mais ils constituent une exception.
Ajoutez à cela la révolution Internet  et la baisse des revenus publicitaires de la presse écrite de ces deux dernières années, et vous avez la réponse Google : il ne s’agit pas nécessairement pour les éditeurs de laisser tomber la presse écrite, mais elle ne fera probablement pas partie du futur modèle économique des journaux. Il s’agirait (et ce sont mes mots pas ceux de Google) d’un poids mort dont il faudrait faire en sorte qu’il ne pèse pas trop sur les finances.
Des problèmes pour lesquels la presse ne devrait pas se battre le flanc. La vision de Google de la cause des problèmes n’est pas condescendante : les médias traditionnels ne sont pas une arrière-garde obsolète, et les journalistes ne sont pas un tas de losers antédiluviens pathétiques. Comme Fallows l’écrit, la perception prépondérante chez les cadres de Google est que “ce qui arrive à la presse est dû à d’énormes changements technologiques, et non à la myopie ou à la vision réactionnaire des éditeurs, rédacteurs et propriétaires de journaux.”
La solution est à chercher online. Pas très étonnant et pas trop neuf non plus, les pontes de Google disent à la presse de favoriser l’expérimentation d’une solution sur la partie en ligne de leurs affaires, qui est d’après eux la seule qui sera, à terme, économiquement soutenable. Mais ils admettent que les prochaines années n’auront rien de simple.

Entre deux feux. Les journaux sont maintenant entre deux feux : (1) le coût énorme de la machine ancienne dont ils ne peuvent pas encore se débarrasser et (2) l’expérimentation onéreuse en ligne, qui rapporte des revenus publicitaires et en abonnements encore frugaux par rapport aux temps les meilleurs de la presse écrite. Dans le marché actuel, par exemple, les coûts administratifs pour placer une pub en ligne peuvent atteindre jusqu’à 30% de la valeur de la pub, contre seulement 2 ou 3% dans la presse écrite.

Trop d’uniformité ? Krishna Bharat, qui est le cerveau derrière le tentaculaire “Google News”, considère que l’un des autres problèmes majeurs de la presse, surtout en ligne, est la production de contenus trop uniformes. D’après lui, les journaux se jetteraient tous sur les mêmes nouvelles, traiteraient l’information de manière similaire et pousseraient leurs journalistes dans une logique de production acharnée d’articles fades et sans valeur ajoutée. Je ne peux pas dire que je ne perçois pas la même tendance, et nombre d’entre vous savent à quel point j’aimerais pouvoir dire le contraire…

Il y a une solution. Eric Schmidt ajoute qu’il a énormément d’espoir pour la presse, tout simplement parce que le problème ne se situe pas dans la baisse de la demande d’information, au contraire. La demande est là et c’est ce qui compte. Selon lui, il suffit de trouver un “business model” pour rentabiliser les “globes oculaires”, c’est-à-dire le nombre de personnes qui lisent tel ou tel article. En résumé, pour Google, il n’y a pas le moindre doute que d’ici dix ans, la presse sera robuste et mieux financée. Ce qui arrivera l’année prochaine est moins clair. Leur conseil à cet égard : expérimenter, expérimenter et expérimenter de nouvelles solutions en ligne.

Les solutions proposées n’impliquent pas Superman

Les solutions proposées par les cadres de Google – telles que présentées dans l’article de Fallows – n’impliqueraient en rien le remplacement de nos bons vieux journalistes terriens par des petits supermans Kriptoniens cachant des justaucorps en spandex derrière des allures de reporters myopes. Non, rien d’aussi spectaculaire. Les journalistes pourraient garder leur âme, considérée comme la clé de voûte du système, ou les fondations. Comme un truc vachement important pour tenir la baraque ensemble, en tout cas. Ouf.

Essayer tous azimuts

En bref, l’esprit de Google est en premier lieu, de croire qu’il y a une solution, ou plusieurs, et d’essayer, tout ce qui pourrait être une solution. Car, “rien ne marchera sûrement mais tout pourrait peut-être marcher” (Clay Shirky, Newspapers and thinking the unthinkable, 2009).

Oui, vous avez bien lu : il faudrait E-SSA-YER, oui, essayer tout et son contraire, essayer pour vérifier ce qui marche et ce qui ne marche pas. Trêve de blablas improductifs : il s’agit d’agir. Dans tous les sens. Maintenant. Hier. Allez, zou! Le problème que perçoit Google avec cela (là c’est moi qui schématise) c’est que les éditeurs et journalistes sont plus habitués à développer des idées qu’à se lancer à corps perdu dans de nouveaux plans d’affaires risqués… Meuh non ! Il faut juste les aider un peu et leur donner des raisons d’espérer, moi je dis !

Mais attention, ils restent très modestes, les petits gars de Google. Ils ne veulent pas se faire mordre, vous savez. Prenez par exemple Nikesh Arora, président des opérations globales de vente. Il admet que Google ne connaît pas aussi bien les journaux que les journaux se connaissent eux-mêmes, et qu’il est en conséquence improbable que Google puisse résoudre les problèmes de la presse mieux que les spécialistes du secteur .

(là c’est le point dans l’écriture où j’éprouve une tentation quasi-irrésistible de vous dire d’aller lire l’article vous-mêmes…mais je tiens bon ! Argh) .

Distribution, engagement, monétisation

Vous avez déjà entendu l’adage “Distribution, Engagement, Monétisation” (D.E.M.) mille fois. Il vous lasse et vous fait bailler. Pire, il vous rappelle la fac. Qu’à cela ne tienne: le voici à la sauce Google. C’est pour votre bien.

Distribution : trouver des moyens d’attirer plus de lecteurs sur les sites d’information sans qu’ils s’aperçoivent trop que c’est juste pour avoir du flux à montrer aux publicitaires.
Engagement : rendre l’information plus intéressante, et engager le lecteur sans qu’il se rende trop compte qu’à terme, c’est pour lui soutirer son argent. Ça c’est la partie que les gestionnaires de journaux ont vraiment du mal à cerner. Oui, là-dessus, je l’avoue, je suis plutôt bien d’accord avec Google. Y a encore du boulot à faire…
Monétisation : convertir tout ce boulot de subjugation du lecteur en cash bien mérité. Pour cela, il faudrait améliorer grandement la pertinence, la qualité et la rentabilisation des pubs en ligne et mettre en place des systèmes d’abonnements pas trop lourds pour les journaux qui souhaitent charger pour leur contenu .

Bah, moi je dis, ”Oui à D.E.M !”. Je veux bien payer ou être utilisée pour attirer des publicitaires. Mais, attention, seulement si c’est pour rémunérer des journalistes qui font du boulot de qualité, qui ne sont pas des clones lyophilisés par la logique du flux (à ce sujet, voir le billet-plaidoyer de Jean-Christophe Féraud, I wanna be a Gonzo Journaliste, mars 2010),  et qui me laissent faire un petit commentaire laminatoire de temps en temps sans me traiter avec condescendance.

Mais : je n’ai pas envie de prendre un abonnement par ci, et un abonnement par là, et je ne veux pas non plus être pieds et poings liés à un seul journal. Au kiosque, je peux changer de journal tous les jours, non mais quoi ! Une solution à cela ? Je ne l’ai pas trouvée dans l’article, mais évidemment, les choses intéressantes, les agents de Google vont les garder pour eux-mêmes, pour les développer en secret et être les premiers à en tirer du cash quand le moment viendra…

En attendant, journaleux, prenez l’espoir que nous donne Google dans le journalisme : ”LOOK UP” !

Billet initialement publié sur La Patrouille internationale sous le titre “Google peut-il sauver le journalisme ?”; photo carte postale CC Flickr postaletrice

À lire aussi : Révolutionner la presse : la “Google Newsroom”

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http://owni.fr/2010/05/19/google-peut-il-sauver-le-journalisme/feed/ 1
Crise de la presse quotidienne: à quand un Spotify des journaux ? http://owni.fr/2010/05/18/crise-de-la-presse-quotidienne-a-quand-un-spotify-des-journaux/ http://owni.fr/2010/05/18/crise-de-la-presse-quotidienne-a-quand-un-spotify-des-journaux/#comments Tue, 18 May 2010 10:38:14 +0000 Eric Delattre http://owni.fr/?p=15929 Baisse continue des ventes, désintérêt des lecteurs, évolutions du « mode de consommation » de l’information et des attentes des lecteurs, concurrence des « gratuits ». Je ne vous apprends rien, la presse quotidienne Française est en crise.

Je ne connais absolument pas ce milieu, je ne vais ainsi pas m’attarder sur cette crise elle-même mais plutôt sur un modèle qui à mes yeux, ceux d’un consommateur, est pertinent. De plus, je m’étonne de n’avoir encore rien lu au grès de mes recherches en vue de l’écriture de ce billet sur le sujet. Aveuglement ?

Voici un point de vue, le mien… (Et une idée de start-up à l’occasion !)

L’idée est simple et, encore une fois, je m’étonne de n’avoir rien lu à ce sujet. Brièvement, il s’agit d’appliquer le modèle de Spotify à la presse écrite. Je m’explique.

Le constat

J’aime l’actu, et je la consomme principalement sur Internet. Parce que je suis à l’étranger et que cela me permet d’avoir accès facilement à l’actualité de mon pays, mais pas seulement. Lorsque j’habitais en France, il en était de même. La raison était alors la grande flexibilité qui m’était offert à éditorialiser ma propre information, au gré de mes intérêts.

Aujourd’hui, le modèle économique retenu par les quotidiens est le suivant :

  • L’info « à la minute », principalement la reprise des brèves d’agences, est gratuite et financée par la pub.
  • Les articles de fond, analyses et investigations sont réservées aux abonnés.

Concernant la première catégorie citée ci-dessus, aucun problème. J’aime me tenir informé rapidement de ce qui se passe dans le monde et ainsi parcourir en un clin d’œil l’actualité. Les solutions actuelles me conviennent parfaitement. Cette information n’est pas chère, et un financement par la pub est concevable.

J’aime également me plonger plus longuement dans des articles d’analyses, d’investigation, pourquoi pas partisans. Je ne suis pourtant abonné à aucune formule payante. Pourquoi ?

Je ne désire pas me borner a la lecture d’un seul journal, d’une seule opinion. J’aime lire des analyses provenant de diverses sources, lire ce que pensent des personnes dont l’idéologie n’est a priori pas la mienne. Lire uniquement un journal et lui seul me donne l’impression de m’emprisonner, de brider mon raisonnement.

Si je ne suis donc abonné à aucun journal, c’est principalement pour cette raison. Et je ne veux, ni ne peut compenser en m’abonnant à plusieurs d’entre eux pour les raisons suivantes :

  • Trop cher.
  • Trop « exclusif ». J’ai mes opinions, mais j’aime lire différents quotidiens connaissant leur politique éditoriale, cela me permet de mieux construire mes propres opinions. Ainsi, je ne veux pas m’abonner à Libération, car je suis aussi intéressé par les articles du Figaro ! Et c’est encore plus vrai pour les pure player type Mediapart ou Slate.fr.
  • Visiter autant de sites web que de journaux est fatiguant. Cela peut paraître une remarque surprenante mais bel et bien réelle. Les blogs y ont d’ailleurs répondu depuis un moment en permettant de regrouper et consommer les contenus via un lecteur RSS. Google pour sa part y a formidablement répondu avec Google News. J’aimerais ainsi retrouver une sélection d’articles / d’analyses payantes, sélectionnées selon mes propres critères et centres d’intérêts, au sein d’une même interface.

Petite comparaison avec l’industrie musicale et filmographique

Même si les causes sont très différentes – dématérialisation des supports dans le premier cas, changement des attentes et de la façon de consommer de l’information dans l’autre, l’analogie avec le monde de l’édition musicale est inévitable.

Pourquoi ? Parce que dans les deux cas, Internet et les nouvelles technologies sont au cœur du changement des habitudes, mais également au cœur des solutions disponibles. De plus, la presse a l’avantage d’être exposée à cette problématique avec un décalage par rapport au monde de la musique. Elle a donc pu observer, analyser et anticiper. Pourtant, il n’en est rien, et les quotidiens, dans leur façon systématique de se poser en victime (le piratage dans le cas de la musique, le grand méchant Google News dans le cas de la presse), ne fait que reproduire les erreurs de l’industrie musicale et filmographique.

Libération, par la voix de Nathalie Collin, co-Présidente du directoire, et de Laurent Joffrin, directeur de publication, ont récemment proposé l’idée d’une licence globale pour l’industrie de la presse écrite. Il s’agit ici d’une fausse solution (faire payer les fournisseurs d’accès, donc TOUT abonné), évoquée pour de mauvaises raisons (« vous [FAI] gagnez de l’argent sur notre dos, donnez nous-en un peu » !). Vous pouvez trouver ici l’interview donnée à Chalenge sur le sujet.

Messieurs, sortez de votre attitude passive, et devenez acteur de votre avenir en allant chercher de nouvelles solutions !

La solution ?

Me concernant, et pour les raisons évoquées ci-dessus, je ne m’abonnerai jamais à une offre payante d’un quotidien sur Internet. Je serais par contre prêt à payer 10 à 15 Euros par mois pour accéder aux contenus de TOUS les quotidiens !

Suis-je fou? Je ne pense pas. Il serait facile d’offrir au travers d’une application ou d’un site web, un accès à l’ensemble des articles, reportages et sujets traités par l’ensemble de la presse quotidienne. Nationale comme régionale.

  • Un organisme dont les sociétés éditrices seraient coactionnaires, se chargerait de récolter les abonnements.
  • Ce même organisme (une sorte de SACEM ?) rémunèrerait alors les journaux. Comment ? Facile, selon leur audience, très simple à mesurer sur Internet.
  • Pourquoi pas ne pas imaginer un site permettant ainsi de se réaliser notre « Une » selon nos critères de choix ? (un portail de news à la Google News en somme), avec application iphone / ipad associée (ne pas à avoir à ouvrir 8 applications iphone différents !)

Il s’agit ni plus ni moins de réaliser ce que fait Spotify ou Deezer pour la musique…

Quels impacts cette solution pourrait avoir ?

A mes yeux, les bénéfices sont multiples, pour un risque très limité :

  • Conquérir de nouveaux abonnés (dont je ferais à coup sûr partie). Il suffit de regarder l’engouement que de tels services ont auprès des utilisateurs, comme Spotify ou Deezer, pour s’en convaincre.
  • Ces nouveaux abonnés seraient a mes yeux principalement des personnes n’ayant pas l’habitude de payer pour de l’information aujourd’hui. Donc, le cannibalisme est très limite avec l’offre papier qui s’adresse à un public différent. Nous avons donc ici une nouvelle source de revenus sans avoir besoin de transformer les rédactions existantes, simplement ajouter un nouveau canal de distribution.
  • Les articles étant regroupés, le bénéfice des abonnements étant centralisés avant d’être repartis selon les audiences, cela pousse (et finance) les quotidiens à investir et proposer du contenu de qualité. Le cercle vertueux est ainsi enclenché, la tendance actuelle inversée.
  • Les pure players du web (Slate.fr, Mediapart, @rrêt Sur Image, Bakchich, Rue89, …) trouvent également un nouveau réservoir a audience, donc à revenus, et de par leur positionnement éditorial d’aujourd’hui (contenus a forte valeur ajoutée), tirent facilement leur épingle du jeu. Je reste en effet persuadé qu’en termes d’audience payante, ces sites ont aujourd’hui atteint leur plein potentiel.

Conclusion

Je reste très étonné que ce sujet ne soit pas évoqué, débattu, et de l’absence quasi-complète de solutions proposées. Beaucoup d’articles / émissions traitent et débattent du méchant Google (et son service Google News), de la crise de la presse…etc. Mais presque toujours sous l’angle de la « victime ».

De plus, pour reprendre la comparaison faite ci-dessus avec l’industrie musicale, les journaux ont très souvent écrit de très pertinentes analyses sur le changement dans les attentes des consommateurs, sur l’industrie qui s’automutile en espérant coûte que coûte défendre son ancien et si lucratif modèle économique…etc. Alors, pourquoi ne lisons nous rien à son propre sujet (mis a part la révolution iPad qui n’en est pas une !) ?

Alors, messieurs, s’il vous plait, arrêtez de vous poser en victime, sortez de votre attitude passive et dépendante, écoutez-nous, et proposez nous des modèles pertinents, nous serons alors acheteurs !

La conclusion est simple : aujourd’hui, je ne paye rien. Avec ce modèle, je serai prêt à m’abonner ! Et vous, que pensez-vous d’une telle proposition ?

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Billet initialement publié sur le blog de Eric Delattre.

Crédit Photo CC Flickr : Opacity, Lulupine.

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http://owni.fr/2010/05/18/crise-de-la-presse-quotidienne-a-quand-un-spotify-des-journaux/feed/ 112
Sainte Aubenas, priez pour nous! http://owni.fr/2010/05/07/sainte-aubenas-priez-pour-nous/ http://owni.fr/2010/05/07/sainte-aubenas-priez-pour-nous/#comments Fri, 07 May 2010 09:21:40 +0000 Tatiana Kalouguine http://owni.fr/?p=14835 Bêtement, en me rendant à cette conférence organisée par mon libraire de quartier, je me demandais si j’oserais la poser, ma question à Florence Aubenas. Bizarre cette timidité de midinette. J’ai déjà eu l’occasion d’interviewer deux ou trois boss du CAC 40, plein de banquiers très solennels dans des bureaux grands comme des églises, et aussi toute une brochette de journalistes de la « grande presse » pour mon blog. Et pourtant, là, assise au milieu de cette foule compacte débordant jusqu’au trottoir -le libraire n’en demandait pas tant- je devais bien admettre que j’étais très impressionnée…

Droiture et empathie

Comme j’aurais aimé avoir les couilles d’Aubenas ! Elle prend une dimension quasi-mystique dans mon imaginaire, sûrement disproportionnée. Elle est ce journalisme à l’ancienne, un peu désuet, fait de droiture et d’empathie, qui échappe au cynisme, à la facilité et aux compromissions de l’époque. Pas moyen de la faire reculer sur ses principes. Les budgets pour le grand reportage diminuent comme peau de chagrin ? Elle prend un congé sans solde et part vivre avec les précaires. Les rédactions demandent d’écrire toujours plus court ? Elle se tourne vers l’édition. On exige de nous toujours plus d’objectivité, elle prend fait et cause pour les accusés d’Outreau, ou bien se met en scène dans Le Quai de Ouistreham, et dégaine le « je », si rarement utilisé dans les médias français.

Alors qu’on nous bassine avec des phrases toutes faites comme « il faut prendre le lecteur par la main », Aubenas c’est cette voix qui parvient à nous emmener dans des strates d’émotions inédites sans jamais forcer le trait, sans mettre dans ses textes de boutons indiquant où sourire, où pleurer.

Bref, pour nous tous, journalistes, Aubenas est un horizon, une boussole. Le hic, c’est qu’elle nous tend un miroir pas très plaisant sur ce que nous sommes, ou sommes devenus. Ce qui explique peut-être que toute la profession l’ait autant encensée au moment de la sortie du Quai de Ouistreham*: elle venait leur raconter la vie des travailleurs précaires, ces 20% de la population active qui échappent totalement à la législation du travail, mais les journalistes qui l’interviewaient ne voulaient parler que d’elle, Sainte Aubenas.

Elle lave la profession de journaliste de ses péchés

Pour notre profession au bord de crise de nerfs, pousser ainsi Aubenas sous les sunlights est une excellente thérapie, il faut bien le reconnaître. Une méthode Coué, un placebo ? Qu’importe. Elle est la pilule qui dissipe les nuages sombres au-dessus des médias. Elle chasse nos idées noires, nous permet de nous sentir un peu plus consistants, un peu plus utiles ou un peu plus estimés. Aubenas nous donne du rêve, elle est la sainte patronne qui nous lave de nos péchés…

Me voici donc à la Librairie Atout Livre, rêveuse, mon carnet de notes sur les genoux, au milieu d’habitants du quartier venus eux aussi en fans. Aubenas fait son speech, décontractée, évoque en souriant les souvenirs de ces mois pourtant difficiles passés en Basse-Normandie, émaille son récit d’anecdotes rigolotes ou poignantes, parle avec émotion de ses amies Victoria et Marilou, pratique l’auto dérision, fait glousser son auditoire conquis d’avance.

Très vite, arrivent les inévitables questions sur la démarche journalistique. Le journalisme « infiltré » n’est-il pas une trahison des sacro-saints principes essentiels? « La déontologie veut c’est vrai que l’on annonce sa qualité de journaliste. Or il y a de nombreuses occasions où l’on cache sa carte de presse, la plupart du temps pour faire des sujets sur la vie ordinaire, explique Aubenas. Pourquoi? Parce que la majorité des gens n’ont pas envie de parler à un journaliste! Tendre un micro c’est avoir le contrôle, or justement ce que je voulais c’était voir l’ordinaire, sans piédestal. Je me suis donc mise à hauteur d’homme. » Le discours est rôdé : ce doit bien être la quinzième fois que la question lui est posée.

Aubenas raconte ensuite qu’elle s’est beaucoup interrogée sur ce procédé journalistique avant de se lancer. Elle a lu entre autres Le peuple d’en bas de Jack London, plusieurs ouvrages de Günter Walraff, dont Tête de turc et Parmi les perdants du meilleur des mondes, ainsi que Dans la dèche à Paris et à Londres de George Orwell. Pour finir, elle s’est fixé quelques règles comme celles de travailler dans la lenteur et de ne jamais se montrer malveillante vis-à-vis des personnes rencontrées: « Si vous faites une caméra cachée dans un hospice pendant deux jours, à mon avis vous faites un boulot malhonnête. Il faut laisser de côté le temps journalistique et prendre le temps de la vie réelle. Je m’en serai voulu d’écrire une histoire en trois jours. »

Sur dix questions, à peine une sur la précarité

Je me décide à demander le micro : « Durant la promo du livre, vos intervieweurs avaient tendance à se concentrer sur votre démarche d’infiltration, votre vie, vos qualités de journaliste. Avez-vous conscience d’être devenue l’icône des journalistes de ce pays ? » Je vois tout de suite que ma question l’indispose. Aubenas est maintenant sur la défensive, s’embrouille, répète qu’elle n’a jamais voulu cette situation… et finit par lâcher d’un air consterné : « Sur les dix questions qu’on m’a le plus souvent posées, il y en a eu à peine une sur le sujet de la précarité, les neuf autres étaient sur moi et sur mon travail. »

Du coup je m’enhardis et lance à Sainte Aubenas : « N’êtes-vous, pas au fond, l’arbre qui cache la forêt, dans cet univers médiatique à la dérive ? » Elle marque une pause, me fixe. « Vous savez, pour avoir passé vingt ans dans une entreprise de presse (Libération de 1986 à 2006, puis le Nouvel Observateur, ndlr), j’ai très bien vu les choses se dégrader. On a commencé par sous-traiter le ménage des locaux, puis les livreurs, et puis on a fini par externaliser les journalistes. La taille des articles a baissé : à l’Obs une page de 7.000 signes à l’époque ne fait plus que 5.000 signes. » Sainte Aubenas est cette fois totalement remontée : « Oui, je suis effondrée par l’état de la presse aujourd’hui ! »

Je n’ai pas eu la réponse à ma question. Mais purée qu’est-ce que ça fait du bien, une colère d’Aubenas !

Pour aller plus loin

- Le culte de Sainte Aubenas est très répandu dans les médias papier, TV, radio et web, comme le montrent ces sujets récents : Le Nouvel Observateur, Libération, France Inter (Comme on nous parle), AgoraVox, Mediapart, Telerama.fr, France 2, Lexpress.fr, TF1.fr, Cabinet de lecture d’Hbert Artus (blog de Rue 89), France 3 Normandie, Le Monde des livres, Normandie TV (via Lepost.fr), etc….

- A lire aussi : « Florence Aubenas, George Orwell : une différence de classe », par Marc Mentré sur le blog Media Trend.

- Et ces trois bouquins de Florence Aubenas (le second est en fait la retranscription d’une petite conférence sur le journalisme) : La méprise, L’affaire d’Outreau, Le Seuil, Grand reporter, Bayard Culture ; Le quai de Ouistreham, Éditions de l’olivier.

Billet initialement publié sur La Voix du dodo

Image CC Flickr rogue3w ; portrait de Florence Aubenas Sophie Le Roux Flickr CC

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Médias: le cadavre du Rocky Mountain News a des choses à vous dire http://owni.fr/2010/05/06/medias-le-cadavre-du-rocky-mountain-news-a-des-choses-a-vous-dire/ http://owni.fr/2010/05/06/medias-le-cadavre-du-rocky-mountain-news-a-des-choses-a-vous-dire/#comments Thu, 06 May 2010 14:25:07 +0000 Marie-Claude Ducas http://owni.fr/?p=14738

La dernière "une", le 27 février 2009 : est-ce Internet qui a tué le Rocky Mountain News ?

Je m’étais bien promis de revenir sur une des rares conférences auxquelles j’avais pu assister, lors de mon trop rapide passage au dernier Webcom: celle de John Temple, qui était éditeur du défunt journal Rocky Mountain News. J’avoue que, sans savoir exactement à quoi m’attendre, j’arrivais préparée à entendre un discours surtout teinté de nostalgie.

Je me suis plutôt retrouvée face à une analyse d’affaires aussi éclairante qu’impitoyable, qui peut intéresser TOUS les types de médias. Et qui m’a donné aussitôt une envie irrépressible de la partager. Ce que je me mets en frais de faire, enfin.

Pour commencer, soulignons que John Temple tient un blogue, intitulé Temple Talk, sur lequel il partage ses réflexions sur les médias et le journalisme. Il a d’ailleurs, dans un billet, publié intégralement le contenu de sa conférence au Webcom. Il y a même des liens vers ses diapos, et sa narration. Si le sujet vous intéresse, je vous invite à le lire, et même à l’écouter : cela dure à peine une demi-heure et, quant à moi, c’est du temps bien employé. Par ailleurs, Alexandra Bonan en a parlé sur le blogue GoRef, et Stéphane Baillargeon en a fait une très bonne synthèse dans Le Devoir.

Temple résumait son propos, fort succinctement, en dix « leçons » par lesquelles pas mal d’entre nous peuvent se sentir interpellés.  Je m’arrêterai, quant à moi,  à certains aspects qui m’ont particulièrement frappée.

D’abord une citation de Alan Horton, alors vice-président à E.W Scripps, la compagnie-mère, peu après la fermeture du journal : “We had all the advantages and let it slip away. We couldn’t give up the idea that we were newspaper companies.” Et c’est un ancien éditeur de journal qui dit cela ! Les dirigeants doivent changer leur focus, et cesser de croire que leur première mission est de « faire des journaux ». Temple disait d’ailleurs plus loin : « We thought we were in the newspaper business. We were right and at the same time deeply mistaken. » Le Rocky Mountain News était engagé dans une lutte acharnée avec son rival, le Denver Post, mais, souligne Temple, « nous étions en train de livrer la guerre précédente ; nous ne comprenions pas ce qui était en train d’arriver sur le champ de bataille. » À commencer par le fait que ce ne sont plus les médias qui sont maintenant en contrôle, mais les consommateurs. Et qu’un média ne peut plus prétendre s’approprier et « posséder » un marché.

C’est à la fois fascinant et désolant de voir les erreurs de planifications et de jugements qui ont été faites, les unes après les autres. Bien sûr, il faut quand même garder en mémoire que ce qui semble évident a posteriori ne l’était pas forcément alors, dans le feu de l’action et des changements. Mais, ce qui est encore encore plus désolant, et surtout inquiétant, c’est de constater que beaucoup de gens, dans bien des médias, persistent encore dans les mêmes erreurs. Enfin…

Quelques exemples :

- Quand le Rocky Mountain News a dû, pour des raisons financières, restreindre l’étendue de sa distribution papier, le mot du rédacteur en chef avait comme angle premier de dire « adieu » à une partie des lecteurs… plutôt que d’abord leur dire « hey, vous trouvez la même info et les mêmes services en ligne, plus rapidement, de partout » (ce qui était tout à fait vrai).

- En développant les projets web,  on a fait exactement les mêmes erreurs de perspective que dans l’ « ancien temps » : à savoir se laisser empêtrer dans les structures matérielles et la technique, plutôt que de se concentrer sur le contenu et la mission première de l’entreprise. Encore une fois, une citation parle mieux que tout le reste : « We didn’t see the value of audience. Scripps bought sophisticated software to run its cable and newspaper web sites. Although it tried to put the focus on readers, in the end it let technical people develop a culture based on how they wanted technology to work – stable and secure – rather than putting the priority on remaining nimble in a rapidly changing world. We kept trying to build perfect systems, slowing our progress, instead of working iteratively. »

Enfin, et pour résumer, le Rocky Mountain News a, comme beaucoup de médias « traditionnels », péché par arrogance et par manque d’écoute de son public. Une citation finale : “We were not used to the market telling us how things should be. We were used to telling people what we thought they needed and how they needed it,” is how a Scripps marketing exec put it. That has to change. (…) « Local news organizations should give consumers more control. They’re still thinking too much about themselves and not enough about what the consumer wants. »

Ai-je besoin de rappeler que, après avoir longtemps cultivé l’illusion de l’«exception québécoise », on se retrouve, ici aussi, avec des journaux en pleine tourmente ? Enough said, comme ils disent en anglais… Mais pourquoi ne pas, au moins, apprendre des erreurs des autres ?

Post-scriptum musical : j’ai réalisé il y a un moment que je ne pouvais pas entendre ou lire une référence au Rocky Mountain News sans avoir ensuite en tête, pour les heures suivantes, la chanson Rocky Mountain High, du regretté John Denver. Je me permets donc de la partager ici, histoire de me sentir moins seule dans cette situation. Bonus : puisqu’on parle de John Denver, je confesse que j’ai toujours aussi eu un petit faible pour Annie’s Song. Voilà.

Billet initialement publié sur le blogue de Marie-Claude Ducas en novembre 2009 sous le titre “L’autopsie du Rocky Mountain News: intéressante, pas juste pour les journaux”

Image CC Flickr martnpro

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“Tourner l’apathie citoyenne actuelle en activisme citoyen” http://owni.fr/2010/04/17/tourner-l%e2%80%99apathie-citoyenne-actuelle-en-activisme-citoyen/ http://owni.fr/2010/04/17/tourner-l%e2%80%99apathie-citoyenne-actuelle-en-activisme-citoyen/#comments Sat, 17 Apr 2010 09:50:58 +0000 Sabine Blanc http://owni.fr/?p=12367

Image CC Flick m-c

Nous avons demandé à deux spécialistes de la formation aux médias de réagir au billet d’Andreas Kluth sur la non-crise des médias. Entretien avec Divina Frau-Meigs, sociologue des médias, professeur à l’université Paris 3 Sorbonne, directrice du master pro “ingénierie de la formation à distance et de l’éducation aux médias”.

Andreas Kluth estime qu’il n’y a pas de crise de l’information car nous n’avons jamais été aussi bien informés. Partagez-vous son point de vue ?

En partie seulement, surtout si information veut dire « actualité », ce qui semble être l’angle de vue d’Andreas Kluth. L’accès à l’actualité s’est démocratisé pour ceux qui sont équipés intellectuellement et technologiquement, les info-riches. Ceux qui étaient informés par les moyens traditionnels ont transféré certaines compétences et moyens en ligne et les optimisent grâce à des outils de plus en plus conviviaux et des bases de données et sources de plus en plus plurielles. Cela ne résout pas la fracture numérique alignée sur les fractures économiques, sociales et culturelles. Cela ne résout pas le problème des info-précaires, qui sont issus de milieux défavorisés, dont certaines catégories de la classe moyenne (personnes âgées, handicapés,…). Le pouvoir-faire des élites et intellectuels se creuse par rapport au savoir-faire d’une grande majorité de personnes en situation de précarité informationnelle et les « gratuits » ne sont pas la solution car l’actualité qui est diffusée est appauvrie, squelettique et à long terme inutilisable. Dévaloriser le travail sur l’actualité n’est pas vraiment rendre service aux plus pauvres, qui sont souvent dépendants d’une seule source d’information.

Le problème vient aussi de l’information comme « presse » et de la profession du journalisme, qui, eux, sont en crise. Cette crise est en fait le signe d’une mutation durable et incontournable, celle de la 3e révolution industrielle dans laquelle nous sommes, le « cybérisme » comme je l’appelle pour marquer sa rupture avec le post-modernisme et la modernité tardive : avec le web 2.0 et ses générations à venir, liées à la norme IPV6, les activités en ligne sont désormais en amont des activités hors ligne et où la chaîne de fabrication de l’actualité est durablement modifiée : les coûts de production, reproduction et diffusion sont très bas. La profession peut y gagner pour ses pratiques, en travaillant sur l’enquête, l’agrégation de documents, la profondeur d’analyse, si seulement elle s’en donne les moyens.

Là où je ne suis pas du tout d’accord avec Andreas Kluth, c’est sur l’idée que l’on peut se passer des journalistes. C’est une fonction sociale en mutation, mais qui répond à trois besoins cognitifs qui ne sont pas près de disparaître : la surveillance de l’environnement, le traitement de l’événement et l’aide à la résolution de problèmes. Même si potentiellement tout le monde peut être journaliste, et contribuer à l’information sur des sites, des blogs, etc., la plupart des citoyens n’a pas le temps, tout simplement de faire cette veille, cette corrélation d’information, ce suivi d’enquête qui caractérise la profession dans ses missions les plus nobles. Celle-ci doit en retour devenir plus humble qu’elle ne l’a été dans le passé, se substituant souvent à l’opinion publique et manipulant le pluralisme des idées. Ce n’est pas plus mal que la crise actuelle remette les pendules à l’heure à ce sujet : au journaliste d’informer, au citoyen de délibérer et de se faire une opinion, avec l’option supplémentaire de pouvoir la partager en-ligne…

Image CC Flickr GeekMom Heather

Comment former à s’informer dans le nouvel environnement médiatique issu de l’expansion du web, et en particulier les réseaux sociaux ?
La solution unique n’existe pas et il faut découpler la formation formelle à l’école, qui affecte les jeunes, de la formation tout au long de la vie, qui affecte les adultes.

Pour les jeunes et l’accès à l’éducation aux médias du numérique, un Brevet informatique et Internet (B2i) existe bien sur le papier, mais l’éducation doit jouer son rôle en mettant sur pied un programme plus ambitieux pour que les compétences électroniques et les répertoires d’actions y attenants soient bien maitrisés par les jeunes. Ces derniers font illusion avec le clavardage tant qu’il s’agit de social ou de relationnel mais dès qu’il s’agit de produire du contenu et de le maîtriser dans sa complexité, nous entrons dans un autre domaine de compétences. Je milite pour une éducation aux médias et à la culture informationnelle “à la française”, qui prenne en compte trois dimensions souvent présentées comme incompatibles et en concurrence dans les modèles en circulation actuellement : la dimension protectionniste (il existe des contenus et comportements à risque qu’il faut critiquer), la dimension patrimoniale (il existe des contenus historiques, culturels à recycler, diffuser, s’approprier) et la dimension participative (il existe des contenus à créer, mixer, mettre en commun,…).

Pour développer les compétences cognitives de décodage et de recodage des dispositifs de représentation et de médiation des médias, je parle souvent des 7 « C » ou Compétences de base de l’éducation aux médias : Compréhension, Critique, Créativité, Consommation, Citoyenneté, Communication inter-culturelle et Conflit. Ces 7 « C » réintroduisent de la valeur dans l’éducation tout comme dans les médias, ainsi que des valeurs, pour beaucoup d’entre elles héritées des Droits de l’homme. Elles peuvent servir de cadrage cognitif socialisé pour former les jeunes à la démocratie. Les 7 « C » peuvent modifier le comportement à l’égard des médias et des autres, en sensibilisant au respect, à la tolérance mutuelle, à la responsabilité, à la dignité, au bien commun. Elles recèlent le potentiel de tourner l’apathie citoyenne actuelle en activisme citoyen, à mesure que les jeunes deviennent des producteurs et des créateurs de contenus sur les réseaux numériques.

Mais le cybérisme induit des accélérations de comportements qui imposent d’accompagner les 7 « C » de tout un répertoire de stratégies complémentaires qui peuvent transformer chaque événement de communication en un événement d’apprentissage, tant dans l’environnement formel de l’école que hors les murs : le jeu (résolution de problèmes), la simulation (modèles dynamiques de processus applicables au monde réel), l’agrégation de contenus (expression d’identités alternatives), l’échantillonnage (remixage des produits médiatiques), la multi-modalisation (interaction entre divers médias et diverses options au sein d’un même support), la mise en commun de ressources (intelligence distribuée par agrégats de savoirs finalisés), la navigation transmédias (contrôle sur l’information et création de nouveaux contenus), le réseautage (recherche et distribution de l’information) et enfin la coordination pair-à-pair (procédés alternatifs et solutions innovantes).

Ces compétences supplémentaires, ces stratégies d’actions en fait, viennent renforcer l’alphabétisation traditionnelle. Si on sait chercher, si on trouve et si on sait lire alors il a accès à la maitrise, voire à une appropriation enrichie. Beaucoup de gens restent au niveau basique et ne savent pas s’approprier les différentes modalités complexes de certains outils. On note une vraie fracture au niveau des e-compétences avec des attitudes qui peuvent aller d’un sentiment d’infériorité à un sentiment d’aliénation, l’impression d’une exclusion par l’usage des savoirs. C’est extrêmement porteur de malaise et d’inégalité profonde face à la culture et à l’expression.

Pour les adultes, la solution de préparation tout au long de la vie se trouve dans les partenariats avec d’autres acteurs sociaux qui sont partie prenante des systèmes médiatiques, pour partager plus équitablement et efficacement les responsabilités éthiques et politiques. Ces alliances n’impliquent pas que les fonctions des uns et des autres soient remises en cause : à l’école de transmettre, à l’artiste de créer, au réseau de télévision de diffuser. Elles supposent cependant un minimum de dialogue qui n’existe que de manière sporadique pour le moment. Ces acteurs peuvent être de divers types : les professionnels eux-mêmes dans le cas du journalisme, les collectivités locales qui peuvent promouvoir des espaces de formation comme les centres communautaires, les médiathèques, etc., les décideurs et animateurs des télévisions de service public (locales, régionales, nationales, transnationales), les pourvoyeurs de contenus et de services en ligne, —la technologie pouvant venir à la rescousse, par l’interactivité avec les autres supports complémentaires (site Internet, web TV,…).

Photo CC Flickr kmevans

Pour ma part, je préconise aussi des « e-scouades » des groupes d’intervention numérique rapides et mobiles : on envoie des jeunes, chômeurs ou inactifs, chez les personnes âgées. Cela pourrait être financé par un petit prélèvement chez les câblo-opérateurs et autres fournisseurs d’accès (comme aux États-Unis, où ce système s’appelle le « e-rate »).

Pour les jeunes comme pour les adultes, le but ultime est bien d’atteindre le seuil de la maîtrise des contenus et des médiations et non pas seulement de l’accès, pour un accès à l’usage et aux opportunités réelles rendus possibles par le cybérisme. C’est là que l’on atteint l’accès profitable, ou encore soutenable, quand l’accès à l’usage supplante l’accès à l’offre pour produire un véritable changement, au bénéfice de la personne et la collectivité.

Certains publics sont moins avantagés que d’autres : qui sont-ils et comment les accompagner ?

Les info-précaires, voire les « info-pauvres », se trouvent distribués dans certaines poches du territoire (zones rurales, certaines banlieues) et dans certains groupes fragilisés, comme les sont les personnes âgées, les minorités ethniques, les personnes handicapées, ou encore les chômeurs.

Photo CC Flickr USDAgov

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Cette population info-précaire n’a pas les mêmes besoins que les jeunes. La situation réelle de la personne adulte est un des paramètres indispensables à une maîtrise profitable et motivée. Des chercheurs américains ont dressé une liste d’une dizaine de sphères dans lesquelles les gens ont besoin d’information sous peine de tomber dans l’info-pauvreté. Ces sphères sont connues : la première est la santé, une bonne santé permettant un fonctionnement de base pour continuer à faire tout le reste. C’est une évidence : quand on possède l’info sur le cancer, sur le SIDA, sur l’obésité, on peut améliorer ses conditions de vie. Les autres sphères les plus utiles sont le logement, l’emploi, l’assistance sociale (les systèmes d’aide), l’éducation, le droit, les transports, les loisirs et en dernier (du point de vue américain) la sphère politique. Ces sphères mobilisent les gens, elles créent chez eux la motivation pour aller chercher de l’information qui n’est plus une information de base mais spécialisée et ciblée sur les besoins.

Pour les accompagner, il faut partir du principe que nous ne savons pas quand le grand public va s’approprier tout ce qui est offert… Donnons-lui les moyens de le faire, organisons cette appropriation, par une information de service public de qualité. Elle ne peut se faire de manière intuitive seulement, sinon elle se fera de manière basique. Or, ce qu’il nous faut, c’est passer à des niveaux de compétence et de maitrise supplémentaires, enrichis, pour faire en sorte que les gens se rendent compte qu’ils ont besoin de l’information pour continuer à évoluer dans toutes les sphères de leur vie privée et professionnelle.

Quel investissement faut-il mettre et pour en retirer quel bénéfice ?

En ce moment l’investissement dans l’éducation aux médias est présenté comme une panacée, tant par les pouvoirs publics, les diffuseurs et pourvoyeurs de services que par les associations de terrain (éducateurs, parents,…). Beaucoup d’initiatives sont prises, notamment sous l’impulsion de la Directive Européenne Services de Médias Audiovisuels (l’ancienne TVSF) qui la préconise. Dans ce cadrage, l’investissement est néo-libéral et instrumentalise l’éducation aux médias dans une logique commerciale, qui autorise la baisse des systèmes de protection (des consommateurs, des jeunes, …), le désengagement de l’état, l’auto-régulation du secteur privé. C’est une forme de privatisation du risque de fracture numérique et d’individualisation de la formation, sous le terme porteur d’empouvoirement (empowerment). Ce type d’investissement est à court terme, et ne bénéficie, marginalement, qu’à une vision du public réduite à un ensemble de consommateurs dont le consentement sans sens critique est recherché. Le retour sur investissement démocratique et informationnel est très pauvre.

Un investissement démocratique et informationnel riche et durable, voire profitable, doit positionner l’éducation aux médias autrement, à partir des compétences et des répertoires de stratégies, qui redonne de la place tant à l’individu qu’au collectif, tout en insistant sur les rapports de pouvoir et de savoir, terriblement asymétriques et porteurs de clivages. L’association aux droits de l’homme et aux savoirs citoyens est indispensable : l’éducation à la citoyenneté, l’éducation à l’environnement, etc. me semblent pouvoir passer par les médias avec facilité, surtout si la valeur de service public des nouveaux réseaux du cybérisme est légitimée et instaurée, pour contre-balancer l’approche néo-libérale dérégulée.

De même qu’il faut réintroduire les valeurs des droits de l’homme dans l’éducation aux médias et à la culture informationnelle, il faut ré-introduire de la valeur dans l’information d’actualité. La gratuité est de ce point de vue là un piège qui a visé à détruire l’autonomie et l’indépendance de certaines rédactions critiques du néo-libéralisme car il est bien connu qu’une presse qui fonctionne par abonnement et pas seulement par publicité peut se permettre une ligne éditoriale relativement libre de pressions.

Certains pays sont-ils en avance dans ce domaine ?

Aucun pays n’a encore atteint le seuil de l’accès soutenable et durable, qui pour moi passe par une éducation aux médias qui transpose le motto républicain de Jules Ferry de l’école publique, libre et obligatoire en motto cybériste de l’école publique, ouverte, participative et éthique. Mais certains s’en approchent plus que d’autres. La France n’est pas mal placée, car toute la palette (protectionniste, patrimoniale et participative) existe, même si elle ne bénéficie pas d’une couverture nationale.

En Europe, d’autres pays y travaillent, avec des options spécifiques au lycée (Angleterre), des programmes qui parcourent tout le développement scolaire (Autriche). Ce qui me fait croire que l’on progressera c’est l’info-densité, la présence d’un maillage d’infrastructures et de ressources humaines bien formées pour créer une éducation aux médias et à la culture informationelle. Elle pourra produire des renforcements régionaux. Le pôle des 7/8 premiers pays de l’Union européenne est un axe fort, avec des échanges d’expérience en éducation aux médias, des transferts de perspectives (sur les compétences, les savoirs…). Autrement dit, plus on est “info-riche”, plus on est riche.

Dans le reste du monde, d’autres régions se cherchent des modèles originaux comme Hong Kong où l’éducation aux médias fait partie d’un pôle disciplinaire autour de « savoirs citoyens ». L’Amérique latine poursuit son modèle d’édu-communication, avec une perspective sociale qui intègre les fonctionnalités et les besoins des adultes, souvent au niveau des municipalités autonomes. L’Inde poursuit dans une direction identique. Les régions les plus en retard sont celles aussi de la fracture numérique, économique et sociale, à savoir le Moyen-Orient et l’Afrique…

La traduction du billet d’Andreas Kluth

Un autre point de vue sur ce billet, par Bruno Devauchelle

Le site de Divina Frau-Meigs : www.medias-matrices.net

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http://owni.fr/2010/04/17/tourner-l%e2%80%99apathie-citoyenne-actuelle-en-activisme-citoyen/feed/ 16
Les journaux tels que nous les connaissons: un “accident historique” ? http://owni.fr/2010/04/15/les-journaux-tels-que-nous-les-connaissons-un-accident-historique/ http://owni.fr/2010/04/15/les-journaux-tels-que-nous-les-connaissons-un-accident-historique/#comments Thu, 15 Apr 2010 10:00:58 +0000 Marie-Claude Ducas http://owni.fr/?p=12378 Le business model de la presse traditionnelle s’est construit dans un contexte qui ne se reproduira plus explique Clay Shirky. Il se montre du coup très pessimiste sur l’avenir du journalisme “chien de garde”.

Je m’étais déjà promis de relayer ce point de vue, mis de l’avant récemment sur Six Pixels of Separation, le célèbre blogue du non moins célèbre Mitch Joel, président de Twist Image. Et, alors que l’on vient d’apprendre de CanWest Global, qui possède entre autres le réseau de télévision Global, The National Post, et plusieurs autres quotidiens dont The Gazette à Montréal, vient de placer certaines de ses divisions sous la protection de la loi de la faillite, cela tombe (hélas) d’autant plus à point nommé. The Gazette ne fait pas partie des divisions incluse dans cet arrangement, mais, comme les autres quotidiens de la chaîne, il est en difficulté, et a évité une grève il y a quelques mois.

Pour contexte, rappelons que, ici, Le Journal de Montréal, propriété de Quebecor, est en lock-out depuis dix mois ; que la direction de La Presse (Gesca) a récemment brandi une menace de fermeture si aucune entente avec ses employés quant à des coupures n’était conclue d’ici le premier décembre ; que les autres quotidiens de Gesca doivent aussi faire face à des restrictions, de même que d’autres entreprises de média ici. Et, ailleurs au Canada et en Amérique du Nord, les exemples du genre se multiplient.

Et, c’est maintenant clair pour tout le monde, la récente récession est loin de tout expliquer : c’est tout le modèle d’affaires des médias traditionnels qui est remis en question. Et, en ce qui concerne les journaux, la remise en question touche directement la question de l’information : qui elle intéresse, qui elle rejoint… et surtout ce qu’il en coûte pour la produire, et qui est prêt à financer cela. Pour les journaux, en effet c’est l’information qui compose l’essentiel du contenu.

Le point de vue relayé par Mitch Joel est celui de Clay Shirky, énoncé, récemment lors d’une conférence du Shorenstein Center on the Press, Politics and Public Policy, un organisme lié à l’université Harvard. J’avoue que je ne connaissais pas Clay Shirky, auteur d’un best-seller intitulé Here Comes Everybody: The Power of Organizing Without Organizations. Mais je me promets bien d’aller lire davantage ce qu’il a écrit.

Clay Shirky :

Photo CC Flickr chéggy

En ce qui concerne les journaux, on pourrait résumer ainsi un des principaux points mis de l’avant par Shirky dans sa conférence : le présent modèle d’affaires des journaux, où des entités commerciales financent massivement la production de quelque chose qui, finalement, s’apparente davantage à un service public, est une sorte d’accident historique, maintenant voué à disparaître. Je vais tenter de résumer le mieux possible ce qui émerge de son point de vue, et faire ressortir les implications que je vois pour ce qui se passe ici. Mais j’incite fortement quiconque est le moindrement intéressé par ces questions à aller lire les propos de Clay Shirky, qui ont été reproduits intégralement sur le blogue du Nieman Journalisme Lab, un autre organisme lié à Harvard (d’ailleurs, pour ceux qui sont davantage « auditifs », il y a aussi un lien vers la version audio). Croyez-moi quand je vous dis que c’est du temps que vous n’aurez pas gaspillé… quoique, si vous êtes moindrement concernés par l’avenir des journaux, ou par tout ce qui touche à l’information et au rôle du journalisme, c’est un point de vue qui risque de vous déranger.

Voici déjà une citation : « Some time between the rise of the penny press and the end of the Second World War, we had a very unusual circumstance — and I think especially in the United States — where we had commercial entities producing critical public goods. We had ad-supported newspapers producing accountability journalism. Now, it’s unusual to have that degree of focus on essentially both missions – both making a profit and producing this kind of public value. But that was the historic circumstance, and it lasted for decades. But it was an accident. There was a set of forces that made that possible. And they weren’t deep truths – the commercial success of newspapers and their linking of that to accountability journalism wasn’t a deep truth about reality. Best Buy was not willing to support the Baghdad bureau because Best Buy cared about news from Baghdad. They just didn’t have any other good choices. »

[« Quelque part entre l’avènement de la presse de masse et la fin de la Seconde Guerre mondiale, on était face à des circonstances très particulières, surtout aux États-Unis, où des acteurs privés produisaient des biens publics indispensables. On avait des journalistes financés par la publicité qui jouaient un rôle de chien de garde. De nos jours, il est rare de voir une organisation qui se concentre autant sur ces deux problèmes : dégager un profit et produire ce genre de bien public. Ce furent des circonstances exceptionnelles et elles durèrent plusieurs décennies. Mais c’était un accident. Il y avait un ensemble de forces qui ont rendu ça possible. Cela n’avait rien à voir avec une réalité profonde – le modèle d’affaires du journalisme ‘chien de garde’ n’était pas lié à une réalité du marché. Wal Mart ne payait pas pour un correspondant à Bagdad parce qu’ils en avaient envie. Ils n’avaient tout simplement aucune autre option. »]

Ce qui a permis aux journaux de pouvoir de maintenir une politique d’indépendance rédactionnelle face aux annonceurs, soutient Shirky, c’est qu’ils étaient, en quelque sorte, en situation de monopole : « The advertisers were not only overcharged, they were underserved. Not only did they have to deliver more money to the newspapers than they would have wanted, they didn’t even get to say: “And don’t report on my industry, please.” There was a time when Ford went to The New York Times during the rollover stories and said, “You know, if you keep going on this, we may just pull all Ford ads in The New York Times.” To which the Times said, “Okay.” And the ability to do that — to say essentially to the advertiser, “Where else are you going to go?” — was a big part of what kept newspapers from suffering from commercial capture. »

« Non seulement les annonceurs payaient trop cher, mais ils étaient aussi très mal servis. Non seulement devaient-ils payer plus qu’ils auraient voulu, ils n’avaient pas non plus le droit de dire ‘Et pas un mot sur mon entreprise, s’il vous plait’. Une fois, Ford est allé voir le New York Times pendant une crise liée au renversement des 4×4 et dit ‘Vous savez, si vous continuez comme ça, on retire les pubs Ford du NYT’. Le Times répondit simplement : ‘OK’. La possibilité de faire ça, de dire à l’annonceur ‘Vous allez aller où ?’ a joué un grand rôle dans la santé financière des journaux. »]

Photo CC Flickr chéggy

Mais cette époque est bel et bien terminée : « The institutions harrying newspapers — Monster and Match and Craigslist — all have the logic that if you want to list a job or sell a bike, you don’t go to the place that’s printing news from Antananarivo and the crossword puzzle. You go to the place that’s good for listing jobs and selling bikes. And so if you had a good idea for a business, you wouldn’t launch it in order to give the profits to the newsroom. You’d launch it in order to give the profits to the shareholders. »
[« Les institutions qui harcèlent les journaux – les Monster, Meetic et Craigslist – fonctionnent tous de la même manière. Si vous voulez passer une annonce emploi ou vendre un vélo, vous n’avez pas besoin d’aller voir ceux qui impriment les dernières actus sur Tananarive ou les mots croisés. Vous allez là où on passe les annonces emplois ou là où on vend des vélos. Et si vous avez une bonne idée de plan d’affaires, vous n’allez pas partager les profits avec une rédaction. Vous allez donner les profits à vos actionnaires. »]

Alors voilà. Il y a d’autres aspects, à commencer par la pertinence, ou non, de faire payer pour du contenu, sur lesquels je reviendrai certainement. Mais voici, pour finir, ce qu’il a à dire en ce qui concerne le journalisme tel qu’on s’est habitués à le connaître : « I think a bad thing is going to happen, right? And it’s amazing to me how much, in a conversation conducted by adults, the possibility that maybe things are just going to get a lot worse for a while does not seem to be something people are taking seriously. But I think this falling into relative corruption of moderate-sized cities and towns — I think that’s baked into the current environment. I don’t think there’s any way we can get out of that kind of thing. So I think we are headed into a long trough of decline in accountability journalism, because the old models are breaking faster than the new models can be put into place. »

[« Je pense que quelque chose de terrible va arriver. Et ça me semble incroyable à quel point, dans une conversation entre adultes, les gens ne prennent pas au sérieux la possibilité que les choses vont sérieusement empirer pendant un certain temps. J’ai l’impression que cette descente vers plus de corruption dans les petites et moyennes villes est en gestation dans l’environnement actuel. Je vois pas comment on pourrait y échapper. C’est pourquoi j’ai le sentiment que l’on se dirige vers un long déclin du journalisme ‘chien de garde’, étant donné que les anciens modèles s’écroulent plus vite que les nouveaux se construisent. »]

À ma lecture, lundi soir dernier, ce dernier passage m’avait particulièrement frappée : je n’avais jamais vu, auparavant, remettre en question de façon aussi limpide – on pourrait même dire aussi crue – la survie du journalisme tel qu’on le connaît, et de la fonction qu’il remplit.

Et voilà que je lis, aujourd’hui dans la section « Forum » du journal La Presse (page A20), une opinion, signée par un ex-conseiller municipal de la ville de Trois-Rivières. Il y est question de favoritisme en ce qui concerne l’attribution de contrats d’architecture ; et l’auteur plaide pour l’instauration d’une fonction de commissaire à l’éthique pour les villes. Mais c’est le passage suivant qui m’intéresse : « Qu’en est-il dans ces villes qui n’ont pas toujours de partis de l’opposition structurés, de journalistes d’enquête ou de médias indépendants, qui peuvent dénoncer des situations sans craindre de perdre LE gros contrat de publicité ou la publication des avis publics avec la Ville ? » Et de quoi parlait Clay Shirky, déjà ? « … this falling into relative corruption of moderate-sized cities and towns… » Ouch.

Billet initialement publié sur le blog de Marie-Claude Ducas sous le titre L’avenir des journaux: un point de vue brillant… mais dérangeant ; traduction des citations : Nicolas Kayser-Bril

Sur la renaissance du journalisme d’investigation grâce à des médias non-profit : ProPublica remporte un Pulitzer: la fin de l’hypocrisie d’une information “for profit”?

Photo CC nc-by noodlepie

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